dimanche 3 mai 2015

Ombre du Monde (21)


Rapport n° 2340 - RT0 – Cb (duplicata) 5 /5/ xxx : Ce matin du ... a été constaté dans le champ du sieur xxx, fermier de son état, la bizarrerie suivante : deux vaches ont été trouvées recouvertes de limaces longues comme la paume d’une main d’adulte. Il semble bien qu’elles étaient en train de dévorer les deux quadrupèdes. Les services de la police biologique ainsi que les associations compétentes ont été avertis et se sont rendus sur place. Un périmètre de sécurité a été établi. Il a été décidé de garder sur l’affaire le silence le plus absolu. Le fermier lui-même a été mis au secret.
Ecrire ! Enfin !
Tout était silencieux. A l’étage, un étroit couloir de nuit, faiblement éclairé, aboutissait au bureau d’Antoine. Il avait aménagé cet endroit à sa guise et, si c’était son épouse qui en avait peint les murs, c’était lui, et seulement lui, qui  avait souhaité une décoration  dans le style austère, dépouillé et nu d’une cellule monacale: un bureau, une petite bibliothèque avec quelques livres essentiels, une chaise rudimentaire et quelques feuilles composaient son endroit, comme il aimait à le répéter à ses connaissance, pensant peut-être marquer par là une certaine forme d’indépendance par rapport au reste de la famille. C’était sa retraite inespérée, son havre tranquille où il pouvait tout à loisir s’éloigner des tracas de la vie courante, récuser leurs portées et leurs impacts, pour, enfin, se vouer aux choses souvent superflues pour la plupart, toujours indispensables pour lui et  parfois décisives pour tous : les choses de l’Esprit, pour autant évidemment que l’Esprit eut affaire à des choses.                                                                                                

C’était donc dans son étude, au bout du couloir de nuit mal éclairé, c’était là que, depuis un petit temps, déjà, il tentait de se forger un sens, de développer son discernement, de se creuser une voie à travers les obstacles agaçants et répétés que le simple fait de se lever le matin mettaient en travers de sa route. Il continuait de sentir le poids accru, d’abord d’une espèce de nécessité de l’embrouille, ensuite de l’inévitable distraction qui lui faisait perdre chaque jour son temps précieux, enfin de l’ineffable et stupide ritournelle de l’imprévu  qui transformait, en l'entravant, l’organisation facile et pratique de la journée en un nœud inextricable d’où il sortait exténuer. C’est pourquoi il s’était décidé de s’en ouvrir à Chloé qui, compréhensive en diable, lui avait suggéré de réaménager le débarras du premier pour en faire, sinon un « boudoir » au masculin- disait-elle en souriant- mais, tout au moins, une zone franche, libre de l’érosion du lancinant souci, à l’intérieur de laquelle il sache à nouveau dominer sa vie triviale par la maîtrise de ses capacités les plus profondes et les plus intimes.
Elle se mit donc à l’ouvrage, déplâtra, plâtra, replâtra, détapissa, décapa, plafonna, induisit, réduisit, peignit, repeignit, cira, installa, vissa, cloua, dévissa, décloua, martela, arrangea, dérangea, réarrangea, monta, descendit, trébucha, tomba, se rattrapa, lava, essuya,  repartit, revint, commanda, décommanda, étendit, détendit, fit, défit et, en outre, lui fabriqua un bureau à partir d’une vieille table dont elle habilla le plateau d’un cadre et d’un treillage réalisé à l’aide de pochoirs qu’elle imagina.                                                                                                                                                                                                                                           Il admirait  l’énergie de sa femme,  la façon dont elle se débrouillait toujours pour trouver l’aplomb qui  assurait au couple la stabilité de son assiette. Elle possédait cette manière rare de se donner sans ostentation dans les tâches les plus subalternes, cette générosité toujours présente, dont la qualité extrême tenait plus à la discrétion qu’à ses résultats mêmes. Elle était de ces héros obscurs et anodins qui ne vivent que dans et pour le réel. Et, à ces moments-là, il s’attendrissait et voulait bien croire encore à la substance impérative de son amour, à son obligation, à sa promesse ; lorsqu’il vit le débarras rénové, il se sentit très proche d’elle, (« Tu as le sens du pot... »). Et elle, mine de rien, déplaçait les fours là où se trouvaient les moulins et n’y trouvait rien à redire, (« Tant que tu es heureux »), tandis qu’elle s’absorbait dans la dernière recette parue dans Marie-Claire. Cependant elle n’avait pas  l’audace de s’avouer qu’au fond, elle espérait un changement, une amélioration de l’état de son mari. Cela faisait maintenant deux ans qu’ils  s’étaient mariés, et coincée entre le nouveau-né, son travail et son ménage, sans compter les multiples idées de rénovation que lui suggérait sa formation professionnelle, elle craignait qu’elle dût, en sus,  user de ruses patientes envers un époux dont elle entrevoyait l’effilochement progressif et la possible dissolution. 
Mais, cette appréhension flottait encore  juste en deçà d’une conscience qu’elle avait heureuse, bonne  enfant et ne se manifestait que par certaines alarmes qu’elle voulait penser sans objet.
Ainsi donc, chaque soir, précisément de neuf heures à minuit, Antoine s’attablait et, pendant deux ou trois heures, se levait, se rasseyait, se mettait tout à coup à arpenter  l’étroite pièce en lisant tel ou tel passage qui lui plaisait. Il avait toujours aimé la littérature, mais la littérature le lui rendait bien mal : son besoin de lecture l’avait en fait souvent conduit  au désir d’écrire, mais ce désir était toujours resté sans fruits. Il s’était dès lors résigner à n’être qu’un lecteur, un bon lecteur espérait-il (ce dont il n’était même pas sûr !) ; après l’université, et ses illusions savantes, après avoir abandonné un poste d’assistant mal payé, il avait dû se résigner à travailler comme il s’était résigné aussi à n’être pas un écrivain. Aussi besognait- il  dans ce collège  et ce serait beaucoup dire qu’il ne s’y amusait qu’à moitié... Il n’intéressait guère ses élèves et, subséquemment, il ne s’intéressait plus guère à eux. Il avait seulement vingt-six ans et voyait, avec un sincère effroi, inscrit dans les figures de ses collègues, le désastre physiologique et psychologique d’un rabâchage continu dont plus personne ne semblait apercevoir la sinistre répétition. Plus souvent qu’il n’en donnait l’apparence, il devait, jour après jour, se cramponner résolument à son cartable et n’eut manqué d’abandonner le métier s’il ne rencontrait parfois, au hasard des couloirs, Tuz en mission culturelle dans l’établissement : on parlait beaucoup à l’époque de synergie entre les milieux associatifs, les acteurs culturels et les écoles. C’était le moment d’un peu sourire, de faire preuve enfin de cet esprit si rare dans un milieu qui, néanmoins, s’en revendiquait avec tant de feintes convictions. Petit à petit, ils se rapprochaient et c’est ainsi qu’ils se rendaient parfois au bistrot en face, et là, discutaient littérature et création artistique autour de quelques verres qui les portaient à la formule facile et à la devise débonnaire. Voyons, allons, si jeune, Antoine ne devait pas en rester là et renoncer à des espérances plus grandes avant même de les avoir mises à jour. Et comme le temps refermait pour tous son inexorable périmètre, il lui fallait  créer l’occasion ! C’était une tâche urgente.
Créer l’occasion, voilà ce qu’il fallait. Voilà en définitive ce qu’il devait. Et ce n’est pas l’arrivée en cette vie de son fils qui allait l’en empêcher. Bien au contraire, comme il l’avait dit à sa femme, ce fils, c’était son échelle de Jacob. Et c’est pourquoi il s’inventait maintenant une vie, à part,  à l’étage, au bout de son hall de nuit mal éclairé, dans ce bureau où  tantôt il farfouillait parmi des livres épars, tantôt prenait quelques notes  en prisant  à son juste prix tout le plaisir d’une mise à distance radicale. Au loin, parfois, il entendait  l’enfant pleurer. Il en était ému jusqu’à la plante des pieds et se souvenait d’une interview de Borges où ce dernier avait eu de très belles paroles sur la paternité qu’il n’avait pu vivre.                                                                                                    
On ne naît pas auteur, on le devient, c’était certain, il ne se contenterait donc pas d’en épouser la posture comme, quelquefois, il le remarquait chez certaines personnalités véhémentes, poétiques, qui exigeaient seulement de la littérature tout ce qu’une attitude adaptée suffisait à accorder. L’écorchement, la distance cynique, le cabotinage médiatique n’en étaient que des exemples. Il avait imposé de sérieuses modalités, de rudes clauses au contrat qu’il passait avec les Belles-Lettres et toute la prose de l’humanité n’y aurait rien changé. Il devait être inflexible avec lui-même de telle sorte qu’advint en lui le Verbe, et avec lui,  l’Alpha et l’Omega, de préférence avant la fin, sa fin. Et, quoique d’en bas, d’assez loin,  les petits jappements se fissent chaque soirée encore entendre, un grand silence s’élevait alors tout au fond de lui, comme si les petites plaintes l’invitaient à ajourner toute  loquacité intérieure afin de poser un regard apaisé sur les choses qui l’environnaient, non pour s’y enclaver mais, au contraire, pour y cerner toute la vigueur qui s’y celait... Pour y cerner toute la vigueur qui s’y celait... 
Seulement, jour après jour, lorsque l’heure du sommeil s’approchait doucement, alors, de ce qu’il lisait et relisait sur ces feuilles éparses, il ne décelait nullement la vigueur secrète qu’il avait décrété vouloir mettre à jour et doutait à nouveau que « sa mise en place »- son installation- et ses réflexions solitaires fussent suffisantes à faire de lui un écrivain, mais seulement un homme qui écrit. Et cela ne le satisfaisait aucunement.                                                                
C’est pourquoi chaque matin était pire que le précédent.
                                                                                                  



4 commentaires:

  1. Ouais! Jacques Bertin dit de lui qu'il n'est pas un chanteur mais un homme qui chante. Je ne suis donc pas jardinier mais homme qui jardine. Mon voisin est homme qui ferme; cet autre qui fonctionne, qui plombe, qui menuise, qui cordonne, qui horticole, qui garage, qui masse, qui docte, qui infirme, qui saute en longueur, qui garde les buts... Ah! La solitude du créateur.

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  2. La solitude d'un homme ou d'une femme qui crée....

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  3. Les relectures du lendemain sont terribles.
    J'ai peur de la tour d'ivoire : j'écris, lorsque je crois écrire, dans le salon, au milieu des bruits (téléphone, cabrioles de chats, lui qui passe ou qui écoute les "infos"), c'est encore là que je m'isole le mieux. La tour d'ivoire, je craindrais d'y mourir, et que personne n'apprenne jamais que je suis morte. J'ai peur des lieux fermés.
    Mais comme il est bien dit le mal-être d'Antoine, oui la lecture appelle l'écriture, et toujours ce Tuz qui avance ses pions.

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    1. Soit le gueuloir de Croisset, soit la Critique de la Raison dialectique en terrasse, au Café Flore. Soit comme Antoine, dans la prison de ses illusions. Comme Emma. Alors évidemment les leurres, ça attire les requins (hihi)

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