vendredi 12 juin 2015

Ombre du Monde (28)

Rapport émanant du Contrôle et de l’Equipement du Territoire (retrouvé après le premier cataclysme et aussi avant le prochain tourbillon) : A été observée une fumée ocre émanant du sol, une poussière dorée, dégageant une odeur nauséabonde sur la plus grande partie du territoire. Elle présente l’aspect de fines particules jaunâtres, très collantes et agglutinantes. L’odeur est pestilentielle. L’origine est à ce jour inconnue. Les scientifiques envoyés sur place en recherchent actuellement la nature et les dangers potentiels.
C’est à partir de ce moment que des gens commencèrent à fuir, et même si ce n’était qu’un petit nombre, on comprit plus tard qu’il s’agissait du début de l’exode.

Perte de temps !

Dehors, une clairière, dans une forêt humide et une brume épaisse qui cachait encore en grande partie le sommet des arbres ; plus de bruit, le silence, une mise en sourdine plutôt, des sons étouffés de ci de là. Il fit quelque pas sur ce terrain inégal, trébucha sur un vieux percolateur rempli de limaces, de la marque Femoka ; plus loin il vit un vieil aspirateur Moulinex qui achevait sa décomposition. Il se retourna : il aperçut un long mur de béton qui semblait appartenir à un ensemble plus grand, à un Bunker, en fait. Tout lui paraissait bizarrement macaronique comme si les choses, ce percolateur, cet aspirateur et même plus loin encore un vieux lave-linge Vedette, comme si ces choses avaient été déposées là, sciemment, en vue d’une curieuse mise en scène. Il sentait quelque chose de faux, d’artificiel, d’irréel dans la façon dont les éléments matériels se disposaient, dans la manière dont la matière s’étendait et se succédait. Il se retourna encore et ce qu’il vit accentua ce sentiment de tromperie et de rouerie : un nuage de poussière blonde cachait à moitié la porte d’où il avait surgi et qu’il avait refermée ; il sortait des interstices, s’échappait de la serrure, mais il semblait maintenant construit, fabriqué, comme s’il surgissait d’un canon à fumée manipulé par un machiniste fatigué de la mauvaise qualité d’un spectacle qu’il voyait tous les jours ; par conséquent,  ce brouillard n’avait plus le côté naturel, atmosphérique qu’il avait à l’intérieur du bâtiment. D’ailleurs, bientôt, son volume diminua pour disparaître définitivement au moment même où le sourd ronronnement d’un moteur s’éloignait. 

Il n’y avait plus que des murmures, des susurrements, des friselis d’eau, de vents, de solitudes.

Il se mit à marcher, pendant des heures, dans cette forêt serrée et dense, libre de taillis, dans des sentiers étroits et abrupts, à l’heure incertaine et indistincte des fins, sous un ciel gris, homogène, et une lumière uniforme, identique à elle-même, sans variation, ni écart, avec des ombres projetées, de même longueur, comme assujetties au sol par le même procédé synthétique qui l’avait tant surpris à sa sortie du souterrain. Tout était stable, immobile, d’une invariable constance et d’une immuable assurance. Souvent, de proche en proche, il croisait de vieilles automobiles abandonnées là, au milieu des bois, certaines le capot avant plongeant dans la terre, portes ouvertes, vitres brisées, d’autres encore retournées sur le toit comme cette vieille Renault Caravelle des années 60 ou cette Dauphine de la même époque, d’autres enfin servant d’abri pour un indécelable gibier.  Il vit même quelques Vélosolex suspendus à la cime de certains arbres. 

 Enfin, il arriva, à l’orée des bois, devant de petits prés vallonnés qu’il entreprit de traverser quand il se mit à pleuvoir. Il ne savait plus où il se trouvait et n’aspirait plus qu’à rentrer chez lui. A travers la barrière aquatique qui l’entourait maintenant, il vit une ombre, un homme, qui le salua comme s’il le connaissait bien ou comme s’il s’attendait à le voir. Il le suivit, tenta de le rattraper mais cette ombre ne se laissait pas saisir et n’offrait d’elle que son dos. A nouveau il courut, et ce dos courut aussi. La courte distance entre eux était infranchissable. Il sentit le sol soudainement s’élever en un talus qu’il grimpa, essoufflé. Arrivé au sommet,  il aperçut la pluie s’éloigner et, au sud, de timides ensoleillements balayaient rapidement la campagne ;  à ses pieds, deux rails de chemin de fer, rouillées et disjointes par endroits, couraient tout le long d’un remblai qu’il voyait serpenter à travers champs et prairies. L’homme avait disparu et il ne savait que faire.

A peine rassuré par un environnement qui commençait malgré tout à perdre sa tournure parodique, il se mit donc à marcher le long de cette voie ferrées dont il n’avait jusqu’à ce jour étrange jamais constater la présence et que d’anciennes signalisations jalonnaient régulièrement. 

Il pleuvait à nouveau sans qu’il fît froid. Le col relevé, Antoine avançait difficilement, les pensées enchevêtrées, brouillonnes et brouillées comme cette brumaille d’automne qui l’entourait et voilait sa vue. Où se trouvait l’école, sa maison ? Quelle heure était-il ? Sa femme ne devait-elle pas s’inquiéter ? Quel sens avait tout ceci ? Qui était cet homme, solitaire dans ces couloirs abandonnés et quelles absurdités avait-il proférées ? Que pouvait-il comprendre de ce monde ? Comment avait-il surgi au milieu de bois enchevêtrés alors que l’école n’en étaient nullement bordée ? Et ces voitures abandonnées, tous ces objets de consommation courante, cet électroménager d’un autre âge, ces téléviseurs Philips, ces yaourtières Seb, ces radios Novak, ces transistors japonais et ces tourne-disques allemands, ces revolvers belges, ces vespa italiennes, ces sèche-cheveux et ces moulins à café électriques, ces jouets en fer blanc, puis en plastique,  tous ces objets vieillis, démodés, désuets, laissés là, comme dans une décharge, on ne sait quand et par on ne sait qui, ces déchets multiples, toute une nation de dépôts résiduels et de reliquats à solder, de rebuts de ce qui il y a peu encore fixait les degrés de la valeur, marchandises, marchandises, marchandises usées par le temps de l’échange dans une axiologie insignifiante de la ferraille, de l’épluchure et de la déjection. 

Un brouillard épais masquait sa vue alors qu’un crachin continu trempait Antoine, s’immisçant partout, le col, les manches, les chaussures, inondant son corps entier. Haletant, il ne voyait à nouveau plus qu’à quelques mètres de lui. Il vit  que le phénomène avait repris de plus belle, une atmosphère où même le silence ne se fait pas entendre, à nouveau les choses comme suspendues à elles-mêmes, comme prise par le givre, figée dans leur être, nulle brise, ce brouillard perpétuel, infini, sur un espace sans odeur, un intervalle sans qualité. C’est dans cette absurdité qu’il lui fallait penser, garder l’équilibre, tâtonner, osciller...L’air froid donnait peu d’oxygène. Il s’assit sur un rail, perdu, glacé, recroquevillé et apeuré. Il prit un bâton et fut étonné de l’impression qu’il ressentit. Il tâta alors le vieux rail : la même sensation ! Il toucha son corps, sa main, son manteau, un tronc d’arbre abattu...Pareil ! La sensation curieuse d’une absence d’impressions dans un monde de plus en plus abstrait, dissocié, épars, découpé, qui ne semblait fait que pour la vue, et encore, dans l’épaisseur d’un météore suintant et aqueux, translucide jusqu’à une quasi-opacité.

Il paniqua alors, cria sans rien entendre de ce qui sortait de ses poumons. Alors, une masse sombre, gigantesque, inerte et impassible se découpa près de lui.

Il s’approcha lentement, et dans un ensemble physique qui paraissait homogène, il distingua petit à petit des fragments,  assemblés anarchiquement les uns aux autres, des blocs métalliques, en fonte aussi, qui se pénétraient les uns les autres et de près, enfin, il comprit : une immense théorie de locomotives, électriques, à charbon, de toutes sortes, une accumulation de métaux tordus, courbés, déformés, fondus, entortillés, avec des vapeurs, des fumerolles qui s’échappaient encore de leurs ventres, et aussi des étincelles projetées, et leur crépitement qui se faisaient tout à coup entendre, des roues énormes tournant encore dans le vide ou inertes sur le sol, des bielles coupées en deux et des chaudières encore brûlantes, des turbines éventrées, des bobines de fer, de l’eau qui s’écoulait en cascatelles, des mers d’huile, de diesel, des tenders renversés, le charbon au sol, saisi dans le mâchefer, des câbles, des caténaires abattus, des emblèmes de Compagnies, « L’Etoile du Nord » par exemple, des cylindres et des pistons toujours chauds, des chaines énormes, des volants, mais aussi des rames de TGV, noircies, les nez éclatés pointant vers les cieux, des essieux renversés, des ordinateurs de routes, défoncés, inutiles, grésillant, et à côté, « La Fusée » de Stephenson, avec ces deux cylindres inclinés, amas hétéroclites, anachroniques, Babel monstrueuse de poutrelles de fer, de boulons, d’écrous et pendant des kilomètres et des kilomètres, sur une hauteur invraisemblable, s’élançant vers les nuages en de sinueux lacets fragiles, inatteignables, colossales colonnes aspirées vers les confins du  ciel et absorbées par les abîmes de la terre.

A présent qu'il s’était mis à escaler ces colonnes d’acier, il lui apparut que de sombres et gigantesques nuages, emballés par une tempête lointaine tournoyaient aux horizons funestes, et que la vallée lui paraissait d’une profondeur inimaginable : si tout restait calme là où il était, d’une aberrante  et biscornue quiétude, partout, autour de lui, semblait se dérouler d’affolants et meurtriers combats.
Il se décida et retourna vers la vallée ; il se mit à descendre un talus dont les formidables pentes ne l’étonnèrent même plus. Petit à petit, les débris s’espacèrent pour bientôt disparaître complètement. 

Sur la route détrempée qui menait à St Heu, il se demanda comment faire, maintenant qu’il avait perdu son travail. Quelques gouttes tombaient encore çà et là. 

Personne ne le prit en stop et c’est à pied qu’il rejoignit sa demeure

dimanche 7 juin 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (67 )


Vagues blanches...

Vagues blanches...

Sous les flots de la nuit

La lune  répand
Sa royauté pâle
En reflets diaphanes

Vagues blanches...


Pétries dans la huche de la terre

Roulées sur le rivage du jour
Les heures claires, les heures lumineuses
Pépites vives où s'étale la durée

Vagues blanches...


Voiles des jours, voiles des nuits

Vos mains donnent et retirent
Ce qui se prend, ce qui se perd
Dans ce qui naît au fond des mers







Ombre du monde (27)

Ce n’est pas tout. Cet Antoine, témoin inconnu du désastre, signale aussi des cas où les maisons sont attaquées par le faîte : des fouines et des martres s’emparent des greniers et des combles pour détruire   progressivement les habitations par la toiture.  Si la population ne sut pas tout, elle comprit néanmoins qu’il se tramait quelque chose dont on ne saisissait pas très bien le sens.
Si les orages avaient cessé, la pluie tombait quasiment sans discontinué (Rapport 56/00)

Une curieuse rencontre!

Ses pas résonnaient clairs dans ces corridors abandonnés ; pas d’élèves, pas de profs, des classes vides, sans tableau, sans bancs ni chaises ; quelques carreaux cassés indiquaient à suffisance l’abandon des lieux ainsi que quelques cahiers déchirés, épars, qui traînaient sur le sol, quelques lattes laissées là, des craies écrasées, une mallette au cuir desséché d’où sortaient des cahiers moisis, rongés par des souris ou des rats, un livret de cotes illisibles, un règlement d’ordre intérieur, dont l’extrême  brièveté en indiquait la vétusté, des portemanteaux dévissés, des casiers ouverts ou éventrés dont les portes en métal grinçaient parfois faiblement, des gravats tombés de plafonds décrépits, des graffitis obscènes... Tout semblait s’éterniser dans ce qui n’était plus, tout semblait s’attarder dans l’attente patiente et inutile de ce qui ne viendrait plus.

Cependant, il avait de plus en plus de mal à se situer dans le plan d’ensemble du bâtiment. Il tournait à droite, à gauche, revenait sur ses pas ; il commença à s’angoisser, avec toujours, à sa droite et à sa gauche, ces classes vides, ces déchets au sol, avec ces portes ouvertes qui claquaient maintenant de plus en plus forts. Il se mit à courir, cherchant l’issue d’une école qui ne voulait plus de lui et qui pourtant le gardait prisonnier. Soudainement, un vent, un petit vent qui s’était levé depuis peu, se mit à siffler ; il soulevait de vieux rideaux d’occultation, poussait des crayons, des carnets, des livres, des registres, de vieilles cartes d’histoire et de géographie, faisait tourbillonner de vieilles feuilles, et portait avec lui un léger brouillard, qui, s’épaississant de plus en plus, plongeait le couloir dans une semi-opacité. Antoine se raisonna. Il devait être quelque part dans l’aile est ; pour s’en sortir, il lui fallait donc revenir sur ses pas, redescendre et tourner vers la droite puisque l’entrée de l’école se trouvait dans l’aile sud. Un brouillard de poussière se répandait maintenant partout et un silence à nouveau impérial, même s’il était parfois trahi par de petits bruits de tuyauterie, enveloppait les choses dont il ne distinguait plus que les contours, soupçons de matière dissoute en  ombres furtives et insaisissables. Tout à coup, un son lourd, profond, fit trembler un instant le sol et les murs,  un peu de plâtre se déposa sur son épaule, et puis tout se referma comme un secret, dans la lueur trouble de l’indécis et de l’incertain.

Bientôt, peu à peu, les couloirs reprirent  de cette consistance grossière, indistincte qu’on suppose aux choses lorsqu’elles sont vues à la sortie d’un coma. C’est ainsi que, plus loin, après avoir déjà bifurqué plusieurs fois dans ce qui était bel et bien un labyrinthe, il vit une masse plus compacte, au bout d’un couloir, debout dans un carrefour en T, une silhouette humaine forte mais encore confuse dans le souffle sombre. 
Il entendit une voix qui l’appelait :

- Venez ! Venez !

L’homme était grand, de forte stature, un visage marqué, aux traits saillants, chauve mais sans âge, rasé de près et vêtu d’un costume brun, assez terne, gilet, veston. D’une élégance de manières indiscutable, il tenait dans une de ses énormes mains disproportionnées, une lampe-torche qui éclairait seulement son immédiat environnement. 
D’un geste, il fit signe de le suivre. Ils n’échangèrent pas une parole, et alors que les particules de poussière ocre retombaient sur le sol, l’homme ouvrit une porte qui était restée fermée et ils pénétrèrent dans une salle plus vaste où avait été disposé tout ce qu’il fallait pour vivre certes sobrement, mais du moins humainement : un petit réchaud, quelques armoires, un poêle à charbon, une petite penderie, une  table ronde et un lit. Il y faisait propre mais austère. Les murs avaient été récemment blanchis. L’homme alluma un vieil abat-jour, tira une première bouffée sur une cigarette et invita Antoine à s’asseoir.
De temps à autre, on entendait des bruits résonner dans de vieux conduits métalliques. Et aussi, par moment, un son pesant, long et massif, comme épaissi et assourdi par un éloignement qui le rendait plus présent encore.

-         Je suis le veilleur. Je vous ai d’abord entendu courir et j’ai pris le risque de sortir dans le vent. Heureux de vous avoir aperçu à temps au moment où cela se calmait...Vous fumez ?
-         Mais...Qui êtes-vous ? Et où suis-je ?
-         Je suis le veilleur, vous ai-je dit, et comme tout veilleur, je sonne les heures du jour et de la nuit. Et je veille...Je veille sur le temps qui passe...sur le temps qui vient...Vous désirez boire quelque chose ?
-         Tout ici est détruit, décomposé, corrompu...Sur quoi veillez-vous donc et quels sont ces couloirs ? Et ce vent ....
-         Je suis le veilleur, j’ai toujours été le veilleur... plus vieux peut-être que tout ce qu’il y a ici de plus vieux,...Il y a longtemps...Ils m’ont embauché...C’était facile à l’époque, les choses s’éloignaient mais conservaient leur place. Ce n’est plus le cas, alors ils m’ont mis ici...pour préserver, dans l’écoulement,  ce qui sera désormais toujours mort. Je garde ce que tous ont oublié et surtout le souvenir de cet oubli. Oublier qu’on oublie est la plus grande des faiblesses.  
Allons, je vous sers un verre, vous êtes frigorifié !

Antoine prit le verre de cognac qu’il lui tendit.

-         Tout ceci est absurde...Je suis sorti de chez le sous-directeur et...
-         .....Vous vous êtes plongés dans le passé, dans les passés du passé, plutôt,  qui, à leur tour, sont en train de disparaître. J’ai beau faire, à chaque fois, ce sont des portions entières qui s’éteignent, qui s’effacent.
-         Que voulez-vous dire ? Qui sont ces « ils » ? Comment sort-on d’ici ?
-         On ne sort jamais vraiment d’ici, même si tout sombre et s’abîme dans une perte irrémédiable. Et si l’on échappe toujours à l’être présent, jamais on ne peut éviter cet « il y eut ». La vie est la pointe extrême de ce qui s’enfuit, à peine un présent, une instabilité persistante. Le dynamisme immémorial de l’anéantissement est ce qui nous fait naître, à la condition seulement que nous tentions l’aventure absurde et désespérée de toujours se débarrasser de qui nous a mis au « monde ». Et lorsque je dis « de qui », je ne parle pas uniquement du berceau, de la mère, ou du père, mais aussi de tout le reste, des couches conditionnantes, des nœuds, des systèmes causals, du bonheur...Mais voilà...On n’y arrive jamais vraiment. On échoue toujours à tuer ce qui nous contraint aux manières et aux façons que nous avons car les bordures font aussi partie du jeu. Mais refuser l’insensé est plus grave encore, nous mourrons alors, et c’est pour la vie ! Ainsi, sourcilleux et arrogants, demeurons-nous entre l’infirmité et l’infection.

Il reprit une cigarette et se resservit à boire. Un verre plein.

-         Petit à petit, je me suis rendu compte de la difficulté de garder en vie les objets qui m’étaient confiés. Il y avait ce vent et cette poussière...Ce bruit lointain que je ne comprenais pas...Ces gargouillis dans les tuyauteries que vous avez sûrement entendus. Quelque chose se passe, quelque chose de grave. J’ai lu quelque part, dans un roman je crois, qu’au Japon, il pleuvait parfois des sangsues. Ici, c’est différent. A chaque bourrasque, cette poussière blonde s’accumule sur les choses et les fait disparaître, même le sol, même les murs, les plafonds. Si vous saviez, le nombre de livres qu’il y avait ici, il n’y a plus rien.
A ce moment, passant de sous la porte, un nuage de poussière jaune pénétra dans la pièce, se répandant rapidement.

La voilà encore dit l’homme en se levant, je dois en avoir aspiré des tonnes depuis que j’ai obtenu ce poste. Antoine le vit allumer un aspirateur industriel, un très vieux modèle,  et s’attaquer à la poudre dorée. Il reprit :

-         Voyez. Cette poussière séculaire n’est pas de la même famille que les particules qui dansent joyeusement dans la lumière, elle n’est pas cette conséquence heureuse et inévitable de la vie active et du mouvement, non, elle ressemble à autre chose, regardez, elle est grasse, poisseuse, davantage une farine agglutinée, humide et froide,  un pollen suranné, pâteux, embu tant il est imprégné de temps et de matière stérile.
-         Ce vent, disiez-vous...
-         Un vent nouveau s’est levé, un vent qui ne porte rien et qui emporte tout, un vent sans arôme mais puissant. Un vent qui dissout. J’ai eu peur pour vous, tout à l’heure. J’ai eu peur qu’il ne vous absorbe, comme tout le reste.

Il s’était encore resservi à boire et à fumer,  mais la légère ivresse qui animait maintenant son regard, loin d’altérer  sa tenue et sa dignité,  ajoutait à sa distinction primitive le nimbe d’une aristocrate décadence.
Antoine avait du mal à rester en contact avec les choses, comme si les représentations qu’il s’en faisait avaient la fragilité de la cendre. Il pensa à Chloé, à son enfant, à sa maison, à tout ce à quoi il s’était arraisonné, ancré, et qui revêtait, dans son esprit, l’aspect de concrétions raidies et figées, images si sèches, si terreuses, si livides que leurs sources vivantes et charnelles ne puisaient leurs réalités objectives que des reflets inconsistants et éteints d’un fluide vaporeux que plus rien ne solidifiait. La citadelle familiale était devenue imprenable, non parce que des murailles épaisses en empêchaient l’accès, mais parce qu’elle tirait justement son inexpugnabilité de sa propre évanescence, dans le charme dangereux d’un dérangement progressif, d’un déplacement invisible et d’une superposition ininterrompue des apparences et des figures.
Et au loin, au cœur de cet univers jaunâtre, encore ce bruit accablant, avec ces sons de craquement que font parfois entendre les coques des navires.
-         Comme tout le reste... L’homme s’était profondément enfoncé dans son fauteuil et observait la pièce à travers son verre.
-         Comme tout le reste. Chaque bourrasque...Chaque bourrasque ambrée prend pour perdre ce qu’elle emporte. Le passé meurt. Déjà, il a du mal à exister puisqu’il n’est jamais ce que le présent dit de lui. Il ne tient pas sa réalité du présent même s’il point parfois entre les mailles du langage, mais l’enfant parle si mal du père... On a beau faire, les cours d’histoire et leurs réformes, là-haut, cette improbable saisie, ces dates, cette ligne du temps, ces chronologies, toutes ces imaginations, ces machinations, le passé n’en a cure. Invisible et sans lieux,  c’est pourtant là que se nourrissent les rêves, c’est là que naissent et vivent les rêves. Alors l’histoire, elle-même, n’est jamais qu’un rêve surgi de l’immémorial. C’est un rêve qui rêve les rêves humains, les frasques d’un aveuglement qu’on ignore, et c’est pour cette raison qu’on les souhaite, les rêves, les vies, les événements, parce qu’on aime se faire des histoires, s’inventer des scénarios, se créer des légendes, se tracer un futur qui  ne creuse en réalité qu’un passé ; l’automate aime à se sentir libre, il aime avoir une « âme », croire, croire, croire qu’il n’est en rien ce jouet vide et sans âge qui coïncide parfois si bien au creux de son être.

-         Mais...Nous avons tous un passé, ce passé ne peut mourir...Les individus, les civilisations, les empires, les états, ont tous un passé irrévocable, ineffaçable,...On ne peut pas faire en sorte qu’une chose ayant existé n’ait pas existé ; c’est impossible et criminel ; même si c’est cette chose est niée, gommée, même s’il n’y a plus de traces, si on a manipulé les traces, les souvenirs...

Le veilleur se leva, emprisonné dans le souffle tiède d’une tristesse infinie. Il tourna le dos à Antoine, posa le bras sur la petite bibliothèque pour dire enfin :

-         Ce n’est pas ça....Si le passé  s’en va, et il s’en va, s’il disparaît, le passé, ce n’est pas parce qu’on oublie, non, justement, s’il ne passe plus, c’est parce qu’il n’y a plus cet oubli que rendait seulement possible la mémoire vivante, la mémoire forte des vivants et des morts et sur les ruines désormais de laquelle il ne reste plus qu’une amnésie dédaigneuse et apathique pour occuper un présent de telle sorte suspendu à une immédiateté factice que tous délais, remises,  retards, pauses ou même arrêts, deviennent les fantaisies prétentieuses d’esprits hautains et maladifs. C’est la capacité à se souvenir et à oublier qui se dérobe. Incapable de mémoire et d’oubli,  dans un double mouvement paradoxal, voilà la folie d’un Temps présent où plus rien ne se cicatrise, où plus rien ne se ferme, où plus rien ne s’apaise, en ce que l’habileté à y laisser une empreinte a disparu...seulement quelques risées anodines dont les flots n’ont aucune conscience. Le passé n’a plus d’espace, de lieu. Seulement la batture des rivages.
Il n’est plus qu’une étendue abstraite dont la vacuité creuse sans le savoir le tombeau du temps. Tout est figé, suspendu, sans attente et sans appui.

Il s’interrompit un instant, vida son verre qu’il remplit aussitôt.

-         Le passé qui ne passe plus, qui existe toujours mais qui ne passe plus, voilà ce qui tue le temps...Le temps qui s’arrête...Sans avenir...

              Il avala d’une traite ce qui restait dans son verre et reprit :

-         Si on tente d’aller encore un peu plus loin, le temps statique n’empêchera jamais les aiguilles de tourner, les jours de succéder au jour et les agendas de se remplir. Cela n’a rien à voir avec les commodités pratiques de la chronologie. Le temps qui s’arrête ne veut pas dire qu’il n’y a plus de passé, ce qui serait absurde. Le problème vient plutôt d’un futur qui ne se détermine plus comme tel puisqu’il est immédiatement happé par ce  présent  sans passé, c'est-à-dire sans source, « sans papier ». Plus rien n’avance donc vraiment mais tout s’accumule sans qu’on le remarque : l’actuel est devenu le lieu d’un énorme télescopage où les choses passées et futures s’entrechoquent, s’arrachent mutuellement des lambeaux de temporalité. C’est pourquoi aussi on cherche vainement une rupture, une vraie rupture qui ferait les choses complètement différentes de ce qu’elles sont. Mais des ruptures qu’on s’invente resteront toujours sans effet. Ce vent et cette poussière immonde, ce bruit et cette cacophonie  ne sont  rien d’autres que les résidus de ces frictions. 
On n’arrive  pas à passer à autre chose et voilà le processus vital de la durée humaine engagé dans une temporalité marécageuse.

Antoine avait chaud maintenant et se sentait oppressé. Les verres tout à coup se mirent à trembler en même temps que des bruits de toutes sortes reprenaient de plus belle, et ce qui semblait être un râle, un long râle sibilant soufflait maintenant dans les corridors étroits. L’homme se retourna, vaguement inquiet.

-         Vous devez partir ...Cela va recommencer...et j’ai à faire...

Il se mit alors à réciter, à chanter plutôt, un poème, et cela d’une manière un peu sotte, un peu burlesque, en esquissant quelques pas de danse loufoques et incongrus :

A cet intangible et premier écoulement, 
Où se combinent et se dispersent les   incompatibles,
A cette  réalité mouvante et discrète qui compose pour engloutir,
Seule la forme donne figure.

Si son régime est celui de l’artifice et de l’immobile,
Et sa force, celle d’un soupir,
Elle taille néanmoins un contour dans l’indiscernable allure,
Et même si son destin la conduit à s’y dissoudre,
Elle cristallise dans l’inouïe Parole l’onde inquiétante

Il s’agit alors moins de voir que d’entendre
Dans la pierre nue et âpre,
Les bruits infimes du temps qui vient.


-         Partez, partez vite, cela arrive... Il empoigna Antoine, le poussa vers la porte.
-         Mais...par où ... ? Pour où ... ?
-       N’allez jamais en arrière et marchez sans changer de direction, ... Vous arriverez   sûrement à la sortie, à temps...
-         Mais l’aile sud...L’aile sud est de l’autre côté ...
-         Pas question d’aile, ici, ni de gauche, ni de droite ; tout droit, seulement tout droit et vous retomberez sur vos pas... Et il poussa Antoine dehors.

Cela craquait de toutes parts et il commença à sentir à nouveau un souffle et un sable jaune lui courir entre les jambes. Il se mit à courir, à courir de plus en plus vite pendant qu’il sentait l’ocre substance lui blesser les mollets, les coupant ça et là avec une facilité diamantine qu’un air glacial aiguisait mortellement. Il vit soudain devant lui quelques marches d’escaliers qui menaient à une porte de métal et, alors que le givre sinistre, derrière lui, obstruait tout le couloir, la clenche qu’il empoigna s’abaissa brutalement et la porte s’ouvrit.

samedi 30 mai 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule( 72)



Ce qui se tait et tait..
 


Tout se tait
Les ailes des jours, l'envol des saisons
Et le bruissement de ce qui dure
La brise intérieure, la vague intime
Je lis sur les lèvres du ciel
L'être dont je suis l'écho réticent

La discrétion a rendu ses arrêts
L'introspection a envahi les choses
L'arrondissement a courbé leur nature
Tout se fige dans l'instant
Et l'assourdi, et le retenu
S'enlacent entre les regards
Où se lèvent les questions

Seulement quand tout se tait
Au coeur de ce qui germe
Entre les cendres de l'inaccompli
Et la pénitence des ruines.














vendredi 29 mai 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (66)




Ce sont des brumes d'archipel
Tes mots où neigent tes lèvres
J'y dépose mes îles

Ce qui s'y esquissent
Des berges et des rives
Et des havres où les cantiques attendent.


                         *

Les étoiles sont des yeux que la terre entend
Elles donnent à la parole la possibilité du lent
Cette couche du temps qui naît sous ta peau
Où pour une seconde plus rien ne s'attend.


                         *

Je suis enfant des prairies où les couleuvres se mêlent
Enfant des forêts que chantent les flûtes
Enfant des sources de novembre
Les sources, le lit d'où s'écoule mon corps
Les sources, la paix d'où s'envolent les anges
Les sources, enfin, là où je suis.

jeudi 28 mai 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(10)

Que dire encore ? Que dire des attentes mortes et des silences nus qui crient en ces murs, et de l'apaisement des âmes cachées, dévorées sous l'empire des masses, des poids et des volumes, l'aride vision qui alourdit le regard ailé des dauphins ? Les Confins sont le proche, l'interne de l'intime, ce qui advient dans l'entre-deux, lisières échancrées où la mer offense les limites qu'imposent aux heures la mort civile et la géographie  des frontières. Nul n'est tenu à dire et l'aveu n'est que le mensonge des lois. Voir plutôt ce qui se dit et refuse de se dire, les confins qui rongent l'abîme tu des mots. Le vertige des choses mates.

Alors, sur la paume de la terre, enserrant entre les doigts brûlés le désastre des quêtes, et les heures étales qui les habitent comme des messages d'ecchymoses que laissent les cigales, j'ai hélé l'écho des coraux, le chant des hautes plaines sur le sol froid du Nord et j'y ai vu la possibilité de ce qui ne se peut. Un moment dans le sommeil des huitres, un instant heureux dans le rêve des mollusques, l'indigence des appuis de verre, la misère compacte des quais sans houle, la paix dans les vignes de sel, l'envers des écumes dans un ciel rougeoyant affamé d'aurores venimeuses.

Dire ne se peut et le silence est de trop aux Confins morcelés des nuages dormants et tout ce qui n'est pas né renaît lorsque le cri embarque ses îles derrière les portes muettes qui se meurent dans la chaleur opaque des foyers : au revers des étés, la doublure cristalline des hivers.

Ombre du monde (26)

Dans les témoignages écrits, deux  simples  prénoms, Antoine, Chloé, reviennent souvent, quoique cette dernière (à supposer qu’il s’agisse d’une femme)  soit  seulement citée sans qu'elle écrivît elle-même. Il est assuré que c'est l'homme seul qui tenait ce carnet.C'est ainsi que cet Antoine au nom inconnu (ce qui laisse planer un doute sur l’authenticité du document) explique dans un manuscrit découvert il y a peu, qu’on trouva assez vite la solution aux effondrements, mais cette solution, elle-même, amenait un problème encore plus difficile à résoudre. On découvrit assez facilement des trous et des galeries creusées sous les nouvelles habitations (non loin de La Pairie, c’est tout un lotissement qui disparut dans le sol). Il s’agissait de blaireaux, de dizaines de blaireaux creusant on ne savait quand, en tout cas silencieusement, des centaines de galeries. C’est pourquoi fallait-il craindre maintenant ces animaux très farouches qui semblaient s’être associés pour s’attaquer ainsi aux hommes !

Citoyens donc ! Allons citoyens !

C’est en levant les yeux qu’il l’avait vue, la directrice, entre deux élèves qui jouaient à se battre, debout, au fond de la classe et qu’elle calma aussitôt. Antoine surprit un regard sans pitié, dur et sans équivoque, sans concession et il sut. Elle sortit ensuite devant une classe à peine apaisée. L’heure ne passa pas, ne passa à vrai dire jamais, elle resta immobile, enfermée en lui, dans une solitude plus suffocante que jamais et, pendant que ce temps inanimé macérait lentement comme un poison diffus qui lui brisait la voix,  la rumeur murmurante, fécondée au soleil de son impuissance, s’épaississait, grossissait à nouveau, redevenait grondements, menaces pour enfin mûrir en éclats fracassants, qui se répandaient vers lui, vague après vague, en influx injustes et iniques,  révélations évidentes des phlegmons cachés et des abcès purulents que la visociale traîne partout avec elle comme le poids dont il faut chaque jour s’acquitter. Sa faiblesse révélait celles de ces élèves, devenus chairs grimaçantes, arrachées aux corps, gesticulations morbides et véhémences infantiles, pathétiques jusqu’ à vouloir, dans l’espoir vain et totalitaire d’un apaisement définitif, combler la béance laissée par leur enfance proche et adoucir la déchirure encore douloureuse que la maturation imposait à la trame de l’être. Par cette faille, par cette plaie laissée ouverte, s’écoulaient les nostalgies et les mélancolies d’un âge trop jeune encore pour les comprendre. Personne, personne, aucun de ces jeunes gens surexcités, n’en voulait à Antoine et leurs cris ne le visaient aucunement. L’humiliation venait plutôt du regard interrogateur et inquiet de ces rares étudiants restés calmes et taiseux.

Il savait que c’était sa dernière heure, l’ultime heure qu’il passerait encore dans une classe mais il ne se décidait  pas à s’en réjouir ou à s’en plaindre : il est de ces pesages si complexes qu’en examiner simplement les conséquences suffit souvent à ôter aux conclusions de l’évaluation, quelles qu’elles soient, toute assurance un peu durable au point qu’ainsi, on ne pose plus que de l’irrésolution sur les  plateaux vides d’une balance incertaine, aux poids désormais inappréciables, impondérables, flottant dans l’espace, aérien et éthéré ; alors, à moins qu’une décision, déjà prise depuis longtemps mais que la peur masquait et empêchait, n’émergeât d’entre les errements, la bêtise et l’ambiguïté envahissaient l’esprit.

Il laissa là sa classe, il y laissa ses cours, ses préparations éparpillées sur son bureau, son carnet de bord, ses notes éparses, ses relevés de présences, lui-même absent, absorbé par les horizons reculés qu’il s’offrait et dans la contemplation intérieure desquelles il se perdait, laissant derrière lui le boucan innocent qui s’affaiblissait enfin ; pantelant, chancelant, il traversait les couloirs, descendait les escaliers, la main tremblotante sur la rampe en ciment, ne voyait personne, invisible, amoindri, rétréci, réduit, restreint. Ainsi, c’est une proie déjà blessée qui arriva dans la salle des profs, une proie muette et consentante, anesthésiée par la douleur même dont elle aurait tant voulu se protéger.
Il ouvrit machinalement son casier, rempli de documents officiels que personne ne lisait, bréviaires de la bonne conscience humaniste, catéchismes citoyens en sept points ou plus, projet de partenariat pour placer une chasse d’eau dans une case africaine, ou pour créer à l’école un comptoir de produits équitables, ou encore dossiers à remplir pour le financement d’un atelier destiné à l’étude des mouches à merde, si nécessaires pour le cycle de la vie, demandes ou exigences  de visites en tous genres, du musée des clous chevaliers au dernier parc à thème, magazines pédagogiques avec photos d’ados, filles et garçons, souriants bêtement, ados sans sexualité, ados qui n’existent nulle part, certains s’esclaffant de concert, le doigt tendu vers un ordinateur comme s’il découvrait le secret de Moebius, ou encore poseurs, en classe, le désir d’apprendre tendu comme un seul homme, nigauds et niais, crétins et godiches,  andouilles et couillons, et des commentaires, des commentaires, tous ces protocoles d’une pédagogie du « vécu » dont tout le monde se fichait, jusqu’à leurs promoteurs mêmes, grassement payés qu’ils sont pour faire tourner les moulins à vent de l’intérieur, une bande de cornichons, de pignoufs assermentés et de corniauds essentiels, fabricateurs de fantasmes éducatifs et instructeurs en chimères... et, sous ces bagatelles maniaques, fantaisistes et dispendieuses, une convocation, écrite à la main, une convocation chez la directrice... Bien sûr.

Il s’assit sur la chaise laissée là, près de la porte. Il avait sonné déjà deux fois et on lui avait signalé à chaque fois que la directrice était occupée. Il attendit, les mains moites. Enfin, il put entrer.

Une salle immense, un espace long et large, où l’on jouait avec les vides et les pleins, épuré, plein de lumière et sans ombres, un espace que quelques plantes vertes, en bonne forme, agrémentaient ça et là, un long tapis sombre, épais, où le bruit de ses pas s’étouffait et qui conduisait à un bureau très éloigné, démesuré, tout de verre et de métal, et, juste au dessus, droite et rigide, le buste maigre, caché jusqu’au col, la figure creusée,  la directrice...Antoine n’avait pas de chance. Elle faisait partie de ces lesbiennes qui haïssaient les hommes non seulement pour en avoir été mal aimée mais aussi parce qu’il lui avait fallu malgré tout composer avec eux pour la réussite de sa carrière. Sa volonté d’indépendance avait ainsi dû passer par ce qui la niait, accroissant une haine sourde à l’encontre de tout ce qui portait une bite. A peine arrivé à mi-distance, elle l’arrêta d’un geste autoritaire et,  sèche, salée, elle se mit à tancer, chacun de ces mots flagellant un Antoine sanguinolent déjà...sans autorité...sans énergie...sans l’esprit de corps...ce n’était plus la peine...il fallait se taire maintenant...et partir...faire autre chose...mais plus ici...

Cela dura une dizaine de minutes sans qu’Antoine puisse articuler le moindre mot, sans qu’il  puisse esquisser le moindre geste de défense. Elle le dévora tout cru, comme une chienne affamée...Amas de chair...Amas de chair informe...Fœtus de sang, flot de liquide, pure liquidité...Antoine...
Soudain, rassasiée, les mâchoires sanguinolentes, d’un geste, elle lui indiqua une  porte discrète qu’il n’avait pas remarquée, une petite porte difficilement décelable, dissimulée dans le décorum mural. Il fallait qu’il s’arrangeât avec le sous-directeur...les papiers...la fin du contrat...Elle se tut d’un coup, plongea sa tête nerveuse dans des papiers en face d’elle. Comme Antoine attendait encore il ne savait lui-même trop quoi, elle réitéra sans un mot le geste autoritaire qui l’envoyait dans le bureau de la sous-direction.

Il poussa la porte et entra dans une pièce minuscule, basse et étroite. Les murs étaient couverts par des étagères dont les rayonnages débordaient jusqu’aux plafonds de dossiers jaunis. A droite, le long du mur, un petit homme, vêtu d’un costume usé, la  mise fatiguée et la mine blême, se leva précipitamment d’une petite table qui lui servait de bureau et se dirigea vers Antoine. Une barbe sèche soulignait une lippe rougeaude et découragée pendant que le poids d’une calvitie occipitale courbait vers l’avant une nuque tassée  par l’accoutumance à l’asservissement et  creusée par une  pratique servile de l’allégeance. Tout ici baignait dans un jaune ocre  desséché, dans la médiocrité triste d’un jaune sépia décoloré, d’un espace sans fenêtre que le soleil, par conséquent, n’atteignait jamais. Les orbites globuleuses, sanguines, cernées jusqu’au milieu des joues, au centre desquelles deux pupilles nerveuses surgissaient d’un iris brun passé, mangeaient bien le tiers d’un visage éteint. La tête ne semblait faire qu’un avec le corps car s’il y avait bien une nuque, il semblait ne pas y avoir de cou. La pièce paraissait toute fermée sur elle-même et sur l’homme, et l’homme totalement absorbé en lui-même. Rien ici ne respirait que la peur.

L’homme minuscule, dans un gargouillement indistinct, lui tendit de multiples papiers qu’Antoine se mit à remplir, la tête baissée, tandis que le mollusque l’observait à la dérobée, l’évitant  lorsque celui-ci se redressait, jetant alors un regard perdu et idiot sur un des murs sales de son bureau comme si cette surface absurde et singulière avait quelque chose à révéler. Cette comédie prit bien quelques minutes dans un silence consternant au cours desquels seuls se faisaient entendre le crissement du stylo sur le papier et, parfois, quelques petits sons étouffés d’un sous-directeur asphyxié depuis longtemps dans un univers qu'il honorait de sa reptation paperassière. Enfin, on arriva à la dernière signature. Le consentement était mutuel et l’humeur se détendit. On se salua même, une épave de sourire apparut ainsi sur le masque fauve et flasque de l’administrateur pour disparaitre presqu’aussitôt ; puis, le pauvre homme regagna un bureau couvert d’engeances procédurières en tout genre, rassemblées en piles menaçantes,  entassées  en de redoutables empilements, il revint donc sans alarme vers son inépuisable occupation, entre d’inquiétants amoncellements et d’hostiles superpositions, dans le silence emmuré de sa réclusion organique.                                   

Soulagé de le laisser à lui-même,  Antoine prit une nouvelle porte, très basse, car il dut se pencher et se retrouva dans un couloir qu’il ne connaissait pas.


jeudi 21 mai 2015

Ombre du monde (24)




A bien des égards, il est toujours aisé de se construire une ferme opinion quand le fait est passé et que suffisamment de temps s’est écoulé depuis pour autoriser une pensée vierge de tout ressentiment. Ainsi est-il toujours facile de dire ce qu’il eut fallu faire une fois l’événement passé. Le cas présent, si l’on en croit les Annales, est cependant très  particulier et sort de l’ordinaire : si l’événement dont il est question s’est bel et bien déjà déroulé, il reste d’une certaine manière toujours encore à venir. Ce qui semble poser les mêmes problèmes pour une science rivée à l’espace et au présent. C’est pourquoi les scientifiques ne comprenaient rien à ce qui se passait, à ce qui se passe, à ce qui se passera. On se contentait de constater,  d’entériner et d’enregistrer. Il faut donc reconnaître un certain nombre d’excuses aux intellectuels qui n’ont pu prévoir le cataclysme ; en effet, même si les bizarreries et autres étrangetés ont précédé son accomplissement, ces signes étaient eux-mêmes inintelligibles à la conscience claire.

Pour éclairer, si c’est encore nécessaire, ce qui vient d’être dit, prenons et lisons ensemble l’Annales 45YT /OO/OOO3/1. Il y est stipulé ceci : il a été constaté, en divers endroit du territoire, des effondrements de terrain, des glissements subits, entraînant des dégradations aux habitations qui perdent ainsi toute stabilité, voire même des destructions complètes. A Barbière / Sur / Vyle, une maison d’habitation, nouvellement construite, s’est effondrée sur ses occupants, ne laissant aucun rescapé. Il a été en outre constaté que les fêlures ou les dégradations commencent systématiquement par les doubles-garages attenant au corps du logis. Il a été fait appel à des sismologues réputés.

Une chose étrange !!

Alors, comme Tuz  lui avait âprement conseillé, il rentra chez lui et se mit à travailler d’arrache-pied.

Les jours qui suivirent,  il s’acharna sans trêve sur cette matière subtile, dans ce  milieu mobile et volatile,  que seule l’évocation poétique pouvait  répandre comme une aumône ou une bonté faite à soi-même sans que  cela suffisât néanmoins à  calmer l’irritation croissante qu’un manque flagrant de patience devant la tâche excitait, alors même que, de plus en plus fréquemment, la fourberie ou la sagesse des mots construisait autour de lui les digues les plus insurmontables,  comme s’il s’agissait pour ceux-ci de le mettre en garde  contre des  puissances, nocives et dangereuses peut-être du fait qu’elles ne pouvaient être éveillées, mise en branle seulement par une force supérieure apte à les commander. La force grandit en se nourrissant de ce qu’elle produit  et, de la même façon, la faiblesse croît en s’entortillant dans ses œuvres. Alors ce qui doit fortifier affaiblit, ce qui doit libérer aliène rendant la contrariété permanente. On ne joue pas impunément avec les mots : ils portent le feu du poison dans le corps de celui qui les a suscités comme les fruits amers d’une exigence sans fermeté.

L’obstruction était totale. Les feuilles qu’ils noircissaient rendaient la nuit d’Antoine plus sourde, plus profonde, plus opaque encore que la nuit stellaire. 

Et pourtant, il continuait, délaissant de plus en plus ses obligations professionnelles.

Il avait envoyé quelques textes à des revues poétiques et n’avait reçu aucune réponse, pas même un accusé de réception ; s’il avait bien lu, accompagné de Chloé, quelques textes chez Tuz, devant un public clairsemé, dont il avait appréhendé les réactions et espéré des louanges, et en dépit du fait que Tuz, lui-même, continuait à trouver dans son travail les germes d’une réussite future, (« n’est-ce pas madame ? »), il ne rêvait plus que d’édition, de mise à jour, de visibilité, de publicité, l’esprit haletant, l’âme rouge d’un désir inconsommable inscrit dans un manque attisé par lui-même,  manque sur manque dans la galaxie des appétits et des défauts humains. Il avait alors beaucoup de mal à lutter contre l’incroyable sensation d’absolue nullité qui le prenait une fois de plus et, sans rien voir d’autre que le fruit délétère de son imagination, sans voir sa femme, son enfant, son métier, ses élèves, et même, pourquoi pas, la voisine qui nourrissait parfois son chat, il sombrait dans des micro-dépressions qui commençaient toujours par une espèce de rémission liée au calme éphémère qu’un renoncement factice lui procurait.

C’est au cours d’une de ces variations nerveuses qu’il s’aperçut d'une chose étrange.

Une petite lucarne trouait le toit de sa mansarde et, de l’extérieur, la branche d’un noyer coupait son plan d’une diagonale presque parfaite formant ainsi deux triangles rectangles quasiment égaux. Il se fait qu’un jour, lorsqu’une fois de plus excédé par l’épuisante vanité de ses efforts, les pensées obscurcies et embarrassées, il s’en approcha, et s’aperçut d’un léger déplacement, d’un insoupçonnable glissement, d’un presqu’indécelable dérangement dans l’ordre des choses : il n’y avait plus qu’un seul triangle rectangle, plus petit maintenant, et la branche ne formait plus cette diagonale qui traçait l’hypoténuse commune aux deux triangles. C’était comme si elle était descendue ou que la maison s’était doucement soulevée. Cette observation ne retint tout d’abord pas son attention, il avait constaté la modification, l’avait enregistrée simplement comme on consigne un changement de domicile dans les registres de la population. Ce n’est qu’une fois retourner à sa table qu’il l’observa à nouveau. Il s’était passé quelque chose, cette diagonale, il la connaissait bien, il l’avait souvent examinée dans les moments vides, dans les instants de doute où les mots prenaient la consistance et la dureté du minéral. Et maintenant, elle n’était plus là. 

Soudainement convaincu de l’existence d’une raison impérieuse à l’origine de ce phénomène, il sortit de chez lui et considéra le noyer. Il n’y avait pas de doute, cet arbre devenait dangereux, il avait bougé. En fait, il devait être moins haut de quelques centimètres. Il se déplaça, le contemplant de loin, de plus près. Il remonta dans sa pièce pour constater qu’il n’avait en rien rêver. Le déplacement, mince et insignifiant, était bien là, de sorte que cet arbre ou cette maison n’avaient plus les rapports spatiaux habituels, comme si ces « choses » avaient changé de résidence, comme si elles  refusaient petit à petit l’assignation que le temps et l’espace leur avaient imposée. Il fallait bien qu’il admît que l’arbre s’était enfoncé car seul cet affaissement acceptait des explications rationnelles : des galeries souterraines avaient peut-être miné sa base ou encore quelqu’effondrements géologiques sapaient ses fondations ou encore de nouvelles formations matérielles, issues des profondeurs terrestres, des pressions, des dissolutions, des érosions plusieurs fois millénaires, remaniées, transformées sans cesse, secrètement, désagrégeaient les stratifications de surface, métamorphoses continues, engendrées par la vie même de la planète, c'est-à-dire par son inlassable tic du changement.

Antoine était absorbé par la Terre et en contemplait les couches profondes, les cartes flottantes, les gîtes sédimentaires, toute une mouvance pétrologique, anonyme, dénuée de mots et de pensées. Et sa maison, sa maison, avec dedans sa femme, son enfant, et pas seulement ça, tous les espoirs, pas seulement les siens, mais aussi celui de sa femme et peut-être aussi de son enfant, les projets, les rêves, ce qui avait été construit, détruit, transformé, tout ce qui faisait sa vie actuelle, tout cela reposait, en dernier recours, sur toute une géophysique fossile, sur une sismologie minérale qui n’avait d’autres fondements que son infinie errance.

Il prit sa voiture et, ne se sentant pas des mieux, roula au hasard, en aveugle, dans la campagne environnante, comme s’il pouvait se trouver un but au bout de quelques kilomètres, illusions qu’il feignait d’ignorer, lorsqu’arrivé à un carrefour, il prenait, avec  résolution, à droite plutôt qu’à gauche. Bref, il roulait dans une espèce de tunnel à ciel ouvert, tantôt accélérant tantôt ralentissant sans raison. C’est pourquoi les quelques déviations qui croisèrent sa route ne le gênaient pas. En effet, sous l’effet de pluies abondantes et répétées, certaines routes s’étaient affaissées, il l’avait entendu à la radio. La région du Chantedoux était décidément l’objet de  précipitations dont la violence et l’importance étaient systématiquement sous-estimées, ce qui, par ailleurs, ne laissait pas d’inquiéter des experts tenus à un mutisme déontologique : la météorologie se devait d’annoncer des prévisions de bonne aloi et il eût été contraire aux dispositions pédagogiques de l’hydrométrie moderne d’inquiéter une population lassée qui ne demandait qu’à croire au désastre. 

Il n’empêche que les intempéries à répétition entraînaient de sérieux risques de glissement de terrains et il n’y avait pas une rivière, un ruisseau, un ru même qui ne fut prêt à déborder, inondations cependant toujours contenue. Etrangement, c’est comme si les éléments naturels jouaient sur les limites en entravant eux-mêmes leurs puissances de façon à seulement rendre menaçantes les conséquences ultimes de leurs dérèglements. 

Il pleuvait juste ce qu’il fallait pour susciter la peur.

Il prit alors une voie qui s’arrêta soudain en plein champ. Il avait cessé de pleuvoir. Etonné de cette impasse, il sortit et s’approcha. Il était étrange qu’on n’achevât pas une voie de circulation, là, en pleine nature, une voie qui, par conséquent, ne menait nulle part. Alors, il l’observa de plus près, s’accroupit et considéra l’endroit où le bitume s’arrêtait ; contrairement à ce qu’il avait d’abord cru, les travaux n’avaient pas été sottement interrompus, car le macadam continuait mais, recouvert par la boue et la fange,  il plongeait doucement sous la terre des champs. Antoine regarda tout autour de lui : un ciel lourd, pesant, une terre brune, sale, délaissée, dans un territoire abandonné, battu par un vent du nord-ouest, zone séparée, isolée dans une retraite sans secours, et personne aux alentours, personne hormis ce petit point, au loin, qui, d’instant en instant, s’approchait d’Antoine.

Le fermier le salua d’un geste,  descendit de son tracteur sans plus  faire attention à lui et se mit à s’occuper du moteur de son engin qui ronronnait toujours. Antoine examina avec beaucoup d’attention le soin qu’il prenait  et se mit à s’imaginer les pistons dans les cylindres qui toujours tombaient justes, la pression et l’explosion des gaz, la transformation de l’énergie chimique en énergie mécanique, avec - tchac-tchac-tchac -  la précision et la répétition du même mouvement et toute cette même énergie du mélange combustible, perdue à 75%, devenue chaleur inutile, perdue dans l’échappement et- tchac-tchac-tchac-  le piston dans le cylindre, et l’effort du vilebrequin transformateur de mouvement, de mouvements rectilignes en mouvements de rotation les  rendant efficace et – tchac-tchac-tchac-  les pistons compresseurs dans les cylindres, et la causalité parfaite, une chose entraînant une autre, dans une chaîne logique, en une série finie et simple, sans turbulence, sans secousse, avec la panne toujours explicable, toujours décelable, un dispositif de bielles et de manivelles, et –tchac-tchac-tchac-  l’explosion, l’explosion, l’explosion...

-         Eh monsieur, monsieur, monsieur ...

C’était le fermier qui s’enquérait d’Antoine, englouti dans une réflexion rêveuse et mécanique, dans le domaine fini d’une machine ronde où les choses s’organisaient, chacune d’elles située par nature sur le plan de leur efficience maximale, dans leurs lieux propres et ne dérogeant pas à leurs fonctions, sans déchets, aux angles mesurables et où l’absurdité, traquée, trouvait sa raison, son explication, et qui, de cette façon, libérait l’imagination de sa désinvolture. Il aurait tant aimé trouver cette cause en lui, découvrir avant de faire, le principe qui, précisément, le poussait à faire, et à faire ceci plutôt que cela, le motif de toutes ses actions et de toutes ses résignations, le système des systèmes qui justifiait le moindre de ses actes, la plus infime ardeur qu’il ressentait, la structure des structures d’où on aurait pu déduire le  mot même le plus médiocre qu’il couchait sur une feuille. Il cherchait une déduction absolue, mais comme il était inutile d’en parler au fermier, il lui fit signe et remonta dans sa voiture sans lui avoir parlé de rien, ni du ciel, ni de la terre, ni de ce moteur fascinant, ni même de cette route qui se fichait lentement dans le corps limoneux du Pays Morève.

Sur le chemin qui le ramenait chez lui, il eut l’impression que les horizons étaient plus bas, oui, un pays plus plat, les hauteurs plus accommodantes avec les plaines qu’elles cernaient, moins abruptes, plus larges, plus doucement amples. Mais il en avait assez de cette journée, il en avait assez vu et la fatigue le submergeait.

Il tarda. De nombreux panneaux interdisaient l’accès aux routes qu’il prenait habituellement. Il dut faire de nombreux détours. A certains carrefours, des militaires guidaient les automobilistes étonnés en les rassurant : de grandes manœuvres auraient bientôt lieu et il fallait établir un périmètre de sécurité. Arrivé non loin de St Heu, il vit, aux Lotissement de l’Améthyste, un attroupement agité , deux ambulances, de nombreux policiers, des pompiers, des hommes effondrés et des femmes en pleurs : une de ces    maisons nouvelles affaissée , les murs plantés  dans le sol, plus profondément à gauche qu’à droite, et plus à l’avant qu’à l’arrière, penchée donc, les tuiles glissant rapidement de la pente exagérée d’un toit désormais fortement incliné vers le sol, une cheminée écroulée sur un parterre de Mégalosenpli Asfoldis, certains en bouton, d’autres en fleurs,  les vitres brisées, des murs éclatés, le garage aplati au sol, recouvrant de ses décombres gris et la grosse voiture noire qui s’y trouvait et la pergola fleurie près d’une barbecue en brique, des casseroles, de la vaisselle explosée un peu partout, une marmite à pression sifflant encore sa vapeur d’eau.
Et dans le jardin, au fond, un peu éloigné, des cris de douleur et les gestes frénétiques d'un homme et d'une femme, retenus, empêchés par d'autres de s'approcher trop près d'un landau couvert de sang.                                              
Antoine continua sa route, sans ralentir. Le soleil se couchait. Il fallait rentrer maintenant.