vendredi 8 mai 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(8)


Anneaux voilés, fleurs d'acanthe aux volutes de nuées sur des chapiteaux d'ivresse, tes confins si proches entre le désert de mes paumes, hantant ce qui, invisible, nourrit les fleurs de la charogne vermeille puis l'offrande cristalline de ta lyre où perce ta nuit et sa déchirure puis le cygne attelé à ton corps qui s'envole sans t'emporter sous la charpente des archanges

Anneaux obscurs, poudres sombres de la sève où je te baigne, et les plis où je te perds dans ce qui demeure, se fuit, et s'évade, lorsque tes yeux s'abandonnent et murmurent le silence de ce qui veut.  Nuit d'Assomption, nuit immense aux mailles chaudes, arène sans sabre où le sable se lève de tes estuaires et se noie dans l'envol de midi. Nuit où le jour luit sous l'astre de tes cils

Anneaux d' iode et de varech, arômes des îles aux rivages inbornés, confluents aux arabesques de cendres où s'hébergent l'écho magnétique des soupirs et sous les lunes de tes reins les longs sentiers des étoiles sans regards où s'ouvrent les visages changeant des amours toujours naissantes

Anneaux d'alliance et d'accueil, heures innocentes des épaves qui s'élèvent dans la royauté des soirs, quand, du baiser des proues s'éveillent ce qui fut immolé aux désirs sans être, quant, aux chants des empires nus, le choeur des ombres plante ses racines roses dans la bouche du ciel qui dévore la mer

Anneaux des naissances et des promesses, môles de guet aux milieux des morsures offertes, fouets aux brûlures de sel, errants au  hasard sur les méridiens aveugles, aux confins des dorures d'abîmes se confondent les eaux  et les rades où les mains se parlent dans la langue des poulpes et tout se noue et se défait depuis la solitude des silences lointains.


jeudi 7 mai 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule (70)

Il y a toujours des fado
Comme un fantôme pourpre
Sur des Tage anciens
Qui chantent les ruines 
Des coeurs oubliés

Quand de la baie blanche
Sonne l'écho mélancolique
Les songes qui ne sont pas des songes
Appellent l'âme mutilée
A dire ce qui ne peut dire
C'est la mélopée des paysages perdus
Entendue déjà du fond des siècles
Et qui revient comme l'origine jamais quittée
Murmurer aux oreilles 
L'or et le miel des jours lointains.

dimanche 3 mai 2015

Ombre du Monde (21)


Rapport n° 2340 - RT0 – Cb (duplicata) 5 /5/ xxx : Ce matin du ... a été constaté dans le champ du sieur xxx, fermier de son état, la bizarrerie suivante : deux vaches ont été trouvées recouvertes de limaces longues comme la paume d’une main d’adulte. Il semble bien qu’elles étaient en train de dévorer les deux quadrupèdes. Les services de la police biologique ainsi que les associations compétentes ont été avertis et se sont rendus sur place. Un périmètre de sécurité a été établi. Il a été décidé de garder sur l’affaire le silence le plus absolu. Le fermier lui-même a été mis au secret.
Ecrire ! Enfin !
Tout était silencieux. A l’étage, un étroit couloir de nuit, faiblement éclairé, aboutissait au bureau d’Antoine. Il avait aménagé cet endroit à sa guise et, si c’était son épouse qui en avait peint les murs, c’était lui, et seulement lui, qui  avait souhaité une décoration  dans le style austère, dépouillé et nu d’une cellule monacale: un bureau, une petite bibliothèque avec quelques livres essentiels, une chaise rudimentaire et quelques feuilles composaient son endroit, comme il aimait à le répéter à ses connaissance, pensant peut-être marquer par là une certaine forme d’indépendance par rapport au reste de la famille. C’était sa retraite inespérée, son havre tranquille où il pouvait tout à loisir s’éloigner des tracas de la vie courante, récuser leurs portées et leurs impacts, pour, enfin, se vouer aux choses souvent superflues pour la plupart, toujours indispensables pour lui et  parfois décisives pour tous : les choses de l’Esprit, pour autant évidemment que l’Esprit eut affaire à des choses.                                                                                                

C’était donc dans son étude, au bout du couloir de nuit mal éclairé, c’était là que, depuis un petit temps, déjà, il tentait de se forger un sens, de développer son discernement, de se creuser une voie à travers les obstacles agaçants et répétés que le simple fait de se lever le matin mettaient en travers de sa route. Il continuait de sentir le poids accru, d’abord d’une espèce de nécessité de l’embrouille, ensuite de l’inévitable distraction qui lui faisait perdre chaque jour son temps précieux, enfin de l’ineffable et stupide ritournelle de l’imprévu  qui transformait, en l'entravant, l’organisation facile et pratique de la journée en un nœud inextricable d’où il sortait exténuer. C’est pourquoi il s’était décidé de s’en ouvrir à Chloé qui, compréhensive en diable, lui avait suggéré de réaménager le débarras du premier pour en faire, sinon un « boudoir » au masculin- disait-elle en souriant- mais, tout au moins, une zone franche, libre de l’érosion du lancinant souci, à l’intérieur de laquelle il sache à nouveau dominer sa vie triviale par la maîtrise de ses capacités les plus profondes et les plus intimes.
Elle se mit donc à l’ouvrage, déplâtra, plâtra, replâtra, détapissa, décapa, plafonna, induisit, réduisit, peignit, repeignit, cira, installa, vissa, cloua, dévissa, décloua, martela, arrangea, dérangea, réarrangea, monta, descendit, trébucha, tomba, se rattrapa, lava, essuya,  repartit, revint, commanda, décommanda, étendit, détendit, fit, défit et, en outre, lui fabriqua un bureau à partir d’une vieille table dont elle habilla le plateau d’un cadre et d’un treillage réalisé à l’aide de pochoirs qu’elle imagina.                                                                                                                                                                                                                                           Il admirait  l’énergie de sa femme,  la façon dont elle se débrouillait toujours pour trouver l’aplomb qui  assurait au couple la stabilité de son assiette. Elle possédait cette manière rare de se donner sans ostentation dans les tâches les plus subalternes, cette générosité toujours présente, dont la qualité extrême tenait plus à la discrétion qu’à ses résultats mêmes. Elle était de ces héros obscurs et anodins qui ne vivent que dans et pour le réel. Et, à ces moments-là, il s’attendrissait et voulait bien croire encore à la substance impérative de son amour, à son obligation, à sa promesse ; lorsqu’il vit le débarras rénové, il se sentit très proche d’elle, (« Tu as le sens du pot... »). Et elle, mine de rien, déplaçait les fours là où se trouvaient les moulins et n’y trouvait rien à redire, (« Tant que tu es heureux »), tandis qu’elle s’absorbait dans la dernière recette parue dans Marie-Claire. Cependant elle n’avait pas  l’audace de s’avouer qu’au fond, elle espérait un changement, une amélioration de l’état de son mari. Cela faisait maintenant deux ans qu’ils  s’étaient mariés, et coincée entre le nouveau-né, son travail et son ménage, sans compter les multiples idées de rénovation que lui suggérait sa formation professionnelle, elle craignait qu’elle dût, en sus,  user de ruses patientes envers un époux dont elle entrevoyait l’effilochement progressif et la possible dissolution. 
Mais, cette appréhension flottait encore  juste en deçà d’une conscience qu’elle avait heureuse, bonne  enfant et ne se manifestait que par certaines alarmes qu’elle voulait penser sans objet.
Ainsi donc, chaque soir, précisément de neuf heures à minuit, Antoine s’attablait et, pendant deux ou trois heures, se levait, se rasseyait, se mettait tout à coup à arpenter  l’étroite pièce en lisant tel ou tel passage qui lui plaisait. Il avait toujours aimé la littérature, mais la littérature le lui rendait bien mal : son besoin de lecture l’avait en fait souvent conduit  au désir d’écrire, mais ce désir était toujours resté sans fruits. Il s’était dès lors résigner à n’être qu’un lecteur, un bon lecteur espérait-il (ce dont il n’était même pas sûr !) ; après l’université, et ses illusions savantes, après avoir abandonné un poste d’assistant mal payé, il avait dû se résigner à travailler comme il s’était résigné aussi à n’être pas un écrivain. Aussi besognait- il  dans ce collège  et ce serait beaucoup dire qu’il ne s’y amusait qu’à moitié... Il n’intéressait guère ses élèves et, subséquemment, il ne s’intéressait plus guère à eux. Il avait seulement vingt-six ans et voyait, avec un sincère effroi, inscrit dans les figures de ses collègues, le désastre physiologique et psychologique d’un rabâchage continu dont plus personne ne semblait apercevoir la sinistre répétition. Plus souvent qu’il n’en donnait l’apparence, il devait, jour après jour, se cramponner résolument à son cartable et n’eut manqué d’abandonner le métier s’il ne rencontrait parfois, au hasard des couloirs, Tuz en mission culturelle dans l’établissement : on parlait beaucoup à l’époque de synergie entre les milieux associatifs, les acteurs culturels et les écoles. C’était le moment d’un peu sourire, de faire preuve enfin de cet esprit si rare dans un milieu qui, néanmoins, s’en revendiquait avec tant de feintes convictions. Petit à petit, ils se rapprochaient et c’est ainsi qu’ils se rendaient parfois au bistrot en face, et là, discutaient littérature et création artistique autour de quelques verres qui les portaient à la formule facile et à la devise débonnaire. Voyons, allons, si jeune, Antoine ne devait pas en rester là et renoncer à des espérances plus grandes avant même de les avoir mises à jour. Et comme le temps refermait pour tous son inexorable périmètre, il lui fallait  créer l’occasion ! C’était une tâche urgente.
Créer l’occasion, voilà ce qu’il fallait. Voilà en définitive ce qu’il devait. Et ce n’est pas l’arrivée en cette vie de son fils qui allait l’en empêcher. Bien au contraire, comme il l’avait dit à sa femme, ce fils, c’était son échelle de Jacob. Et c’est pourquoi il s’inventait maintenant une vie, à part,  à l’étage, au bout de son hall de nuit mal éclairé, dans ce bureau où  tantôt il farfouillait parmi des livres épars, tantôt prenait quelques notes  en prisant  à son juste prix tout le plaisir d’une mise à distance radicale. Au loin, parfois, il entendait  l’enfant pleurer. Il en était ému jusqu’à la plante des pieds et se souvenait d’une interview de Borges où ce dernier avait eu de très belles paroles sur la paternité qu’il n’avait pu vivre.                                                                                                    
On ne naît pas auteur, on le devient, c’était certain, il ne se contenterait donc pas d’en épouser la posture comme, quelquefois, il le remarquait chez certaines personnalités véhémentes, poétiques, qui exigeaient seulement de la littérature tout ce qu’une attitude adaptée suffisait à accorder. L’écorchement, la distance cynique, le cabotinage médiatique n’en étaient que des exemples. Il avait imposé de sérieuses modalités, de rudes clauses au contrat qu’il passait avec les Belles-Lettres et toute la prose de l’humanité n’y aurait rien changé. Il devait être inflexible avec lui-même de telle sorte qu’advint en lui le Verbe, et avec lui,  l’Alpha et l’Omega, de préférence avant la fin, sa fin. Et, quoique d’en bas, d’assez loin,  les petits jappements se fissent chaque soirée encore entendre, un grand silence s’élevait alors tout au fond de lui, comme si les petites plaintes l’invitaient à ajourner toute  loquacité intérieure afin de poser un regard apaisé sur les choses qui l’environnaient, non pour s’y enclaver mais, au contraire, pour y cerner toute la vigueur qui s’y celait... Pour y cerner toute la vigueur qui s’y celait... 
Seulement, jour après jour, lorsque l’heure du sommeil s’approchait doucement, alors, de ce qu’il lisait et relisait sur ces feuilles éparses, il ne décelait nullement la vigueur secrète qu’il avait décrété vouloir mettre à jour et doutait à nouveau que « sa mise en place »- son installation- et ses réflexions solitaires fussent suffisantes à faire de lui un écrivain, mais seulement un homme qui écrit. Et cela ne le satisfaisait aucunement.                                                                
C’est pourquoi chaque matin était pire que le précédent.
                                                                                                  



mercredi 29 avril 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (65))

J'avais arraché des bouquets de brouillard
Cachés sous les récifs du ciel
Et des vagues inconnues avaient emporté 
Leurs oeillets d'écume 
Dans des fragments de souffle
Jusqu'au pied de ta couche
Où tu flottais dans une nuit diaphane

Alors les songes que je t'avais confiés
Avaient étreint le songe où tu dormais
Et un enfant naquit 
Apporté par la chimère aux matins ailés
Et ce songe des songes murît lentement
Dans la chaleur du ventre d'été
Là où même la roche est fertile
Là où même la saison sèche est humide
Ainsi les bouquets de brouillards
Se sont enlacés dans le frisson des ans
De ta couche fine 
Où encore mes songes rejoignaient les tiens
Car ma terre toujours cherchait sa mer
Et ce qui  respirait sous sa houle parfumée
Des regards d'algues molles
Aux lèvres de sable
Lorsque ce qui se taisait dans l'aube de tes rêves
Agitait des soupirs de miel aux voiles gonflées
Lorsque ce qui se taisait dans l'aube de tes rêves
Berçait toujours le visage de la terre
Et j'ai su que les printemps naissent seulement
Entre les ombres et les silences.


samedi 25 avril 2015

Pignouferies (6)

...C'est drôle...Comme je peux être une chose, une chose qui est là...par exemple, à ce moment-ci de ce récit, la chaise sur laquelle je suis assis...en même temps l'écran que je regarde...Le clavier où mes doigts courent...Le mur derrière l'écran..Un bout d'un dessin accroché au mur derrière l'écran...A force de n' être rien, j'arrive à être tout de ce que je vise dans mon entourage immédiat..Je suis là, sans y être, entouré de près par les choses qui ne savent rien de moi...Parmi elles, je suis le rien de la chose ou une presque chose ou encore le presque rien d'une presque chose, de toute façon un rien de chose de rien entre la totalité des choses du monde. Cette chose de néant s'appelle la solitude. Je ne suis pas un homme.


...A chaque instant, à chaque instant de chaque instant, à chaque instant de chaque instant de chaque moment, à chaque instant de chaque instant de chaque moment de chaque instant..."On" se demande..."On" ne sait qui il est et ce dans quoi il est...Il est ici à la fine pointe de ce moment-ci ou de ce moment-là mais pourrait aussi bien être au Buffet de la gare à boire une bière et à regarder les jambes de la serveuse ou encore à prêcher dans les désert d'Utah ou bien à marier sa fille selon le rite juif...ou encore à ne jamais plus se lever ou même à ne plus vouloir s'endormir ou encore encore être parachutiste dans la 32 ème aéroportée ou encore encore en train de dresser la table dans un restoroute ou tenir un chenil ou un manège où il serait chien et cheval ou bien voilà président d'un club de foot, le PSG ou Celtic Glasgow mais ce n'est qu'un exemple..Anachorête dans le désert d'Atacama assis sur un nid de scorpions bavards..."On"alors qu'il écrit tout ça pourrait bien sûr être toutes ces choses de rien-là et bien d'autres comme un autre que "ON " par exemple à qui "On" dirait bonjour en se disant tiens je connais ce gars-là ou être aussi celui-là, ce non-"On" à qui dit bonjour ce "On"  que "On" pourrait être et qu'il croit reconnaître même s'il n'est pas du tout mais pas du tout sûr qu'il le reconnaisse vraiment enfin c'est ce qu'il croit ... Il faut bien commencer quelque part, poser le pied même s'il n'y a rien sur quoi poser son pied...Ce n'est pas grave...Commencer est ce qu'il y a de plus difficile...Continuer alors est plus aisé, avancé comme "On" dit souvent à ses amis "Je" et "Tu", un pas puis l'autre et ...se donner l'envie d'exister...l'impression en tout cas...Alors "On" se dit que c'est bien mieux, qu'une fois installé dans le commencement, il n' y a plus qu'à se laisser faire, à l'étirer, l'étendre et l'allonger ..."On" ne s'imagine pas que les débuts sont si élastiques qu'ils vont jusqu'à toucher la fin...Continuer, c'est l'extension de l'origine...bon avec de moins en moins de matière, forcément...Continuer exige moins de rigueur que le commencement...Finir pose moins de problème...A vrai dire, croire qu'il a un problème à finir, c'est penser qu'on aurait pas dû commencer...Finir, c'est simple, les choses de rien s'arrêtent et voilà tout, et voilà rien...Mais "On" est curieux puisqu'il  a continué, c'est que la curiosité lui travaille la langue comme un long ténia assoiffé de réponse...La curiosité permet à "On" de croire (j'ai déjà dit que "On" adorait croire) qu'il a eu raison de croire à croire à l'extension c'est à dire au continuum...Car ... "On" cherche quelque chose....Quelque chose qu'il ignore avoir sûrement déjà trouvé et qu'il ne peut plus trouver puisqu'il l'a...Ce qu'il est..."On"...Une façon de voir les choses comme stupéfaites, saisies, mat...innocence des choses pour qui rien n'arrive de leur faute..."On" ne verrait pas les choses de cette façon mais "On" vit toujours au présent dans chaque moment de chaque instant de chaque moment...Même si "On" sait que ça coule ou que ça se passe..."On" regarde les choses...Sa vie se résume à cela...une chambre close  avec vue sur les choses, rondes, composées, carrées, sphériques, polyédriques, unies, solitaires, enchevêtrées...La prose des choses...Alors "On"respecte..et les poussières se posent dans ce vide qui s'appelle lui et qui le font éternuer...c'est toujours ça...lui...quand "on" frappe, au moins, il y a quelqu'un...et comme il y a certainement quelqu'un (c'est indubitable), "on" peut engager le dialogue et se dire mon vieux comment vas-tu, t'ai-je déjà parlé de, et de ou alors si ?? 
(Souvent "On" peut voir "On" débattre avec lui-même, souvent le matin encore plus souvent le soir, hochant souvent la tête d'un air navré, interpellant les murs ou les poubelles. "On" parle tout seul. C'est son mode de non-être.)


Parfois "On" ne sait plus...qui ou comment ça s'est fait que ça...ou que ça se soit fait de cette manière-là...ça...et puis ça...le dernier mot qu'"On"articule tout bas...ça...pour dire le peu de ça...le si peu de ça...ça qui englobe tout...ça plus grand que tout....ça...ça est  bien apparu...inscrit en face de moi sur le mur jaune que je devrais repeindre...Une ride s'est mise à sourire...un mot trouvé, même un mot aussi insignifiant, aussi simple ou neutre ou vague que ça, c'est une pause...une pause dans ce qui se perd...ou plutôt non, pas une pose...la promotion du rien...., un nom qui fait vivre l'incongru...qui permet de pousser jusqu'à l'instant suivant...même tu ou insu...alors d'un coup...d'un coup un moment on est rassuré...car je suis ça au moins...Le progrès tonne comme une évidence, il y a enfin de l'individu..."Je" n'est plus "On"..."Je" est "Je" face à ça...C'est mieux...Mais "je" veut plus qu'être devant ça...devant cet homme, cette table, Théétête ou mon chien, ou ma télé...Ce que "je" veut, c'est être plus loin, aller plus en avant, appartenir  totalement à ça, dans les choses comme dans le ventre de sa mère...donc "je" n'est pas là..."je" est ça..."je" s'aperçoit qu'il avance...les lieux ont disparu...ni là et donc pas d'ici...mais que faire du temps s'il n'y a plus d'espace...

Il faut savoir...Les choses sont crues...et surtout immobilités avides de prises... même le mobilier...Un désir permanent d'être prises, les choses, une soif de manipulation...Elles ne veulent pas de lunettes...aveugles...disent toujours Oui...mais dans le silence...une aphasie puis une paralysie des choses, la gravité des choses autour desquelles "je" tourne...en orbite...par exemple vingt-quatre heures ou plus sa rotation autour de ce pot de yaourt..."je" se déplace lentement...il faut les surprendre les choses...les enlacer pour les absorber...Les éliminer de l'entourage...voilà enfin de la pratique politique...effacer les choses de ça...justement éviter leur reproduction...aimer les choses, les faire mourir...

"Je" est donc ça...et une chose de ça parmi d'autres choses de ça...les choses se présentent dès lors sous un jour plus souriant...Et "je" pense que tourner les choses autrement l'aurait fait naître objet...mais l'objet est en excès, il est en trop sur les choses...superflu l'objet...il est le mascara des choses, l'objet...Ni "On", ni "Je" n'y croient...Ce n'est pas comme les choses...Ou ça...parce qu'il suffit que "je" ouvre les yeux ou écarte les narines pour qu'elles se mettent à stagner de plus belle...Les objets ne stagnent pas, ils ne vivent pas car ils n'exigent pas...

Il est de loin préférable d'être un "On" dans un "ça" qu'être un "Je" emprisonné dans des rêves d'Objets. Mieux vaut être seul que nu.


jeudi 23 avril 2015

Les Confins :Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(7)

Patience des confins, patience de la ronce qui tamise, étincelante comme les filles du soufre, les déchirures du ciel sur les sables d'aboi des vaisseaux de détresse

Patience de l'écume dans des nids de herses crues qui hachent, amantes des nerfs morts, à vif, ce qui reste des corps avec les lettres  sucrées qui les ont élevées

Patience de l'aspic au revers des feux où frayent les sirènes, émues des abysses des jours, entre les yeux des rivages innommés qui reposent, nus, comme la pluie, entre les côtes des hommes

Patience des femmes au seuil des havres qu'enchantent les orages murmurant dans la neige avec les larmes de drame que guettent les enfants

Patience des coeurs  où s'attablent les mers suppliant des ports neufs de briser leurs marées et remplir de mots la brûlure de leurs vagues

Patience du miel qui espère dans la fleur la naissance du sucre à la levée du midi 

Patience du temps bâillant dans ses replis de soie où s'achèvent les croyances.




lundi 20 avril 2015

Ombre du Monde (20)

Des témoins dignes de foi rapportent avoir vu des anges dans les cieux. La croyance aux Anges est une chose ancienne qui, déjà à l’époque, n’avait plus la moindre influence. Il n’empêche : plusieurs personnes, et ce,  à plus d’un endroit, témoignèrent de la même vision : dans un ciel bouleversé, des archanges célestes s’entredéchiraient à coups d’épées et de lances ; certains, les ailes coupées, s’abattaient,  mourants sur le sol, alors que d’autres, perdant seulement quelques plumes,  rejoignaient néanmoins leurs premières lignes. Il est clair que l’on voulut éviter toute panique : ces témoins disparurent complètement. Pourtant, les rapports de police  les présentent comme des personnes saines d’esprit, rationnelles et sans rapport avec aucune forme de religions ou de superstitions.
Alors que des masses d’air instable se formaient un peu partout dans les nuées,  alors  que la troposphère vomissait une chaleur humide et que de gigantesques cumulonimbus surplombaient le monde dans la menace permanente du feu et de l’eau, et pendant que l’énergie potentielle de convection disponible allongeait ces nuages verticaux vers les espaces infinis, que des foudres éventuelles retenaient encore un instant leurs violence, à La Pairie, on organisa une lecture dont on eût longtemps encore à parler. C’était avant et après l’Evénement. Un phénomène nouveau semble cependant apparaître à ce moment du processus. Dans certaines annexes, on signale  en effet que se faisait parfois entendre le bruit que fait un siphon lorsqu’il est encombré alors que d’autres  parlent plutôt du son que rend une chasse d’eau lorsqu’on la tire. Mais tous étaient d’accord pour affirmer que ces bruits  emplissaient  par moment toute l’atmosphère. Et si cela  peut  faire sourire, le contexte dans lequel ces bizarreries surgissaient les  rendait plutôt alarmantes.    Mais, au Pays Morève, on continuait à cultiver les esprits.

Un séminaire !

Or, il arriva qu’un jour, Antoine, au cours de ses balades sans but, se retrouva à La Pairie-sur-Iv. Et c’était la première fois depuis l’effroyable nuit qu’il y revenait. 
N’eussent été les bâches colorées encore posées sur quelques toits et quelques façades toujours en réfection, la petite cité paraissait n’avoir gardé aucune trace sérieuse de la tempête  Antoine s’arrêta et se gara non loin de la petite place qu’il gagna à pied. Celle-ci était déserte. Il s’approcha doucement de la petite église St. Job et, doucement,  plein du souvenir douloureux, il en poussa la porte vitrée. A l’intérieur, de nombreuses affiches attestaient de l’activité culturelle qui s’y déroulait ; sur un des murs, un peu à l’écart, on avait apposé une plaque commémorative rappelant le tragique événement. Au fond, quelques personnes discutaient autour d’un café, d’autres s’interpellaient de loin, d’autres encore traversaient la salle en soutenant ce qui paraissait être des éléments de décor, certaines, isolées, lisaient tout bas un texte mystérieux.

C’est au moment même où Antoine reconnut Tuz que celui-ci leva les yeux vers lui. Il le remit immédiatement. Comment allait-il donc ? Oui, cela avait été terrible, on avait du mal... (Quelle tristesse ! Quelle perte ! Non, vous êtes trop nouveau ici pour vous en rendre bien compte. Cet homme avait fait tellement...)Le deuil...Il faut du temps... (Vous savez, dans ces cas-là, on tombe vite dans les clichés...Seul le temps...). Imperceptiblement, ils s’étaient rapprochés de la petite stèle et lui faisaient maintenant face...Un homme mort comme il avait vécu...debout...Et comment madame se portait-elle... ? (Et Madame ?) . 
Il avait toujours cette tenue négligée avec cet air si peu soigné, si peu frais, avec cette barbe hirsute, ce ventre proéminent,  qui lui cachait la ceinture en la recouvrant. Il sentait un peu le vin et avait cette manière faussement naturelle de vous adresser la parole à la deuxième personne du singulier, en vous en demandant l’autorisation certes, mais de cette manière brusque, sans distance, qui force l’interlocuteur faible à accepter cette subite accointance, cette offre bienveillante de camaraderie fraternelle...alors, une fois rassuré, dans un double mouvement coordonné et alternatif, il  haussait et abaissait  la pointe des pieds, plaçait ses deux mains dans les poches arrière de son inévitable jeans et vous parlait comme cela, dans l’attitude de celui qui refuse le chichi protocolaire, qui, justement, parce qu’il le refuse, à des choses importantes, toujours, à dire. Précisément, c’est parce qu’il ne payait pas de mine, ou qu’on  ne le dirait pas, qu’il tentait de montrer, en faisant justement semblant de la cacher, toute l’étendue de son esprit, de sa culture et de son intelligence.
C’était cela qu’on appréciait chez cet homme, c’était ce franc-parler dont l’époque avait tant besoin.
Oui, il savait, l’enseignement, c’était dur maintenant, difficile, avec une population déstructurée, perdue,...Oui...oui...l’enseignant, pris entre des élèves qui n’en fichaient plus une et des directives administratives inconséquentes. Il savait...Lui-même avait été enseignant...peu de temps...Le temps de se rendre compte..(«  Tu sais, j’ai été prof aussi, pas longtemps, c’est vrai,... »)...Mais il avait eu...disons...le sens, le pressentiment.... (« Je l’ai senti très vite »). Il devait avoir une cinquantaine d’années, peut-être moins, le visage un peu rougeaud. Cela devait être un sanguin même si son comportement affable et sans façon pouvait laisser deviner le contraire. Et madame, que fait-elle encore ? Ah architecte... (« Ah oui, architecte, j’avais oublié »). Mais maintenant, il se rappelait («  une bien jolie dame »)...Et toutes ces constructions, toute cette ruralité qui partait à vau-l’eau...Il fallait bien s’occuper des gens, n’est-ce pas....Tu t’intéresses à la littérature... ? (« Alors tu as de la chance aujourd’hui... »)

Antoine avait de la chance : il se déroulait un séminaire sur la littérature et si les exposés théoriques, linguistiques et sémiologiques avaient déjà eu lieu, néanmoins, après cet entracte de la session pendant lequel il était arrivé, il restait encore la lecture de textes. (« Ce qu’il  y avait de plus essentiel »), c’est en tout cas ce que Tuz préférait, car les théories, c’étaient bien beau, («  Les théories, tu sais, moi... ») tandis que l’écriture immédiate et sa lecture, c’était quand même l’élémentaire, la base, à condition qu’elle ait lieu précisément dans ce genre d’endroit, à l’écart des grands marchés littéraires, loin du grand bizness (« Il faut retrouver le sens des petites choses »). Comme Antoine s’en était déjà rendu compte lors de leur première rencontre, Tuz avait des idées nettes sur la création, c’était dans les petites structures, dans les petites formes que la poésie avait encore un avenir possible...Dans les petites maisons...La poésie, c’était au quotidien, dans les villages, les rues mêmes, pas dans les métropoles, avec tout ce cirque médiatique...

(« Les grosses boîtes, tu vois, c’est fini, faut retrouver le senti, le vécu, vivre sa poétique ;  moi, je ne vois rien d’autre. Le poète, tu vois, c’est quelqu’un comme tout le monde, pas un individu éthéré. Le poète, faut plus le vénérer, le poète qui s’occupe de son jardin, de ses petites fleurs, on en a plus rien à fiche, hein ! De la solidarité, de l’amitié et un solide sens social, voilà ce dont a besoin la littérature, c’est cela retrouver la plume, hein, je dis bien la plume. Tu prends un verre ? »). Une bonne et franche bourrade dans le dos d’Antoine pour l’empêcher de refuser.

La salle de lecture était au sous-sol. Ancienne cave, plus longue que large, éclairée par de petits spots en indirect, le plafond voûté et assez bas, une petite scène, dans la pénombre, attendait les lecteurs ; quelques chaises seulement étaient occupées, il n’y avait pas plus d’une vingtaine de personnes, la plupart relativement âgées. Dans cette atmosphère feutrée et adoucie, acoustiquement isolée, on ne s’autorisait que des paroles à voix basses, des chuchotis réservés, des murmures inaudibles. 

Sur la petite scène se tenait maintenant Tuz qui, micro en main, présentait les intervenants parmi lesquels se trouvait un invité de marque, poète-écrivant,reconnu dans la région pour avoir publié quelques plaquettes dont on avait parlé dans la presse locale, ce qui suffisait largement pour en faire un artiste de renommée internationale. Cependant, il fallait attendre : avant lui, c’était aux participants de l’atelier d’écriture de lire les résultats de leurs travaux.  

Il fit le bilan de ces quelques mois passés ensemble, rappela les étapes importantes de ce cheminement ainsi que l’impérieuse exigence d’avoir foi en l’écriture et, partant, d’avoir la conviction profonde de son indispensable pratique, certes de seconde nécessité dans l’ordre des besoins physiologiques, mais de première dans l’ordre du développement spirituel puisque lecture de soi, l’écriture participait d’un vaste mouvement de libération et d’expression à l’heure où tout un passé, se figeant dans le marbre du temps, offrait aux enfants des hommes un avenir sans racine. Cela continua comme ça pendant un bon quart d’heure et finit par l’hommage rendu à ces citoyens qui,  récusant l’aquoibonisme d’ambiance, se rebellaient de la plus belle manière qui fut, par le travail sur soi. Après les applaudissements, on passa enfin aux lectures.

Il y avait là des personnes relevant de l’aide sociale, qui n’avaient jamais écrit que des textes utilitaires,  visages marqués aux rides souffrants, plus heureuses d’être vues enfin qu’entendues ; quelques autres, plus lettrés, qui prenaient pose littéraire, d’autres encore, amis ou familiers venaient encourager les lecteurs. Tous les textes tournaient autour du thème de la « source » : (re)trouver l’ori-gine (décelable seulement à la fin comme le soulignait un texte), la source-mère, la source-terre-mère (et ainsi l’évocation des correspondances avec le cosmos comme le suggérait une autre lecture), (re)trouver donc l’unité, atteindre à l’harmonie et bâtir une nouvelle communauté de sentiments, oublier ce qui fait mal, aimer...

Dans les premiers rangs, on se congratulait, on se complimentait dans des réjouissances bon enfant. Et, reconnaissons-le, on oubliait ainsi  un peu le présent. Pendant ce temps, venu pour le professionnel, la petite cave s’était peu à peu remplie d’un public spécialisé, techniciens de la culture, payés depuis longtemps pour penser, pour réfléchir et évaluer ; savants autodidactes ou admirables professeurs d’université qui n’avaient jamais quitté l’école, adeptes de l’érudition œdipienne à l’abri dans de douillettes et provinciales Alma Mater, admirables  enfances qui habillent un égo rapace des vertus académiciennes au cours de désespérantes carrières où la connaissance n’est que le leurre dont l’instinct s’est affublé. Dressés par le gène et l’utérin, à peine responsables comme tout un chacun,  ils comprirent très tôt et n’eurent par conséquent aucune peine à saisir l’intelligence stratégique de leurs géniteurs, pour la plupart issu du même œuf  : à côté de la valeur, s’imposaient généralement les nécessités institutionnelles de la faveur, laquelle garantissait à la fois  la répartition  des savoirs et  la conservation sans faille de la maîtrise des facultés dans un système fermé où la grâce transcendait la force. Il y avait aussi quelques notables  qui trompaient  leur impatience par un bavardage de plus en plus indiscret au point que les derniers textes furent presque complètement recouverts  par un papotage abondant et ininterrompu. Comme il devenait impossible de suivre les aèdes amateurs même en y prêtant l’oreille la plus attentive,  il ne restait plus qu’à en finir le plus rapidement possible  afin d’effacer la confusion, la honte et l’embarras que ce sentiment, ce jugement  d’inexistence porté sur autrui, fait habituellement naître chez tout un chacun : en effet, qu’on voulût ou non s’en fâcher ou s’en amuser, chacun pouvait constater combien le mépris de ce lâche brouhaha, cette mise à l’écart verbale,  signait un ordre d’expulsion sans en donner ouvertement les raisons. Ainsi, les derniers textes furent expédiés, dans une lecture rapide et inarticulée.

Ainsi, enfin, vint  le tour du poète. 

Tous, alors, se turent et les visages firent composition. On arrivait aux choses sérieuses. Après une brève présentation où il insista sur la grande qualité des textes qu’il venait d’entendre, il passa aux avertissements : si la poésie était avant tout affaire de musicalité, de sonorité, d’inventions syntaxiques et grammaticales, si Elle était souffle, Sensation - et non signification – elle avait aussi avoir pour mission en ces temps troublés dont nous connaissons tous les gigantesques enjeux, d’associer les démarches artistiques aux comportements citoyens, de croiser l’imaginaire politique à la créativité esthétique, de former une unité symbiotique, c'est-à-dire, en quelque sorte, de coiffer « le chef de Danton du chapeau de Magritte ». 
C’est un public ravi et  conquis d’avance, qui accueillit ces paroles sensées. Tuz, assis dans le public,  opinant du bonnet, continuait à acquiescer démonstrativement de la tête aux propos du poète alors qu’il commençait sa lecture :

« From froment sperme de mots maux males stroem torche cul du poète
l'english qui mangea viscère 
(silence) et rut de ruth perforée anus vidé de fosse
et rien nez bouche (s)gorge (s)et oreille (s) pénètre toujours (et enfin) le spectre 
de verge longue troncher chier aux catacombes de Saint H avec  sang menstrues(silence) la vérité du (silence) scrotum éternelle en rue et en rigole et le poète qui conchie monde et veaux vaux saoul et par le mont de la chèvre cri fureur sodomite en peine pine pine pine pine
qui lèche lèvres en feu en attendant pied debout le poète de l'orteil le poète incarné
si...(x) »

Et après un silence un peu plus long que les autres : « Le poète voleur de chevaux et qui tranche lame dans les couilles » etc etc  etc...

Cela dura une bonne demi-heure et Tuz, qui n’avait pas cessé de continuellement adhérer, fut le premier à acclamer l’artiste, entraînant à sa suite les exclamations d’un public pourtant resté muet un petit moment, mais qui se décida résolument pour l’engouement. Ces textes faisaient partie d’un petit ouvrage que leur auteur venait de publier aux Editions de la Pairie, « Les Dindons du Septentrion » et qui s’accompagnaient d’une petite exposition au vernissage duquel le public était maintenant convié. L’artiste était en effet polyvalent : faire communiquer les domaines, les nourrir de ce qui leur sont étrangers, briser les clôtures, creuser des terriers, bafouer les territoires, penser l’impensable de l’impensé de l’être pensé (penser comme sans y penser), ...Et surtout lutter, lutter, lutter de toutes ses puissances créatrices contre l’oppression politique, économique, religieuse, Signifiante, etc etc... (C’était d’ailleurs le passage préféré des Ediles locales dont les idéales jeunesses s’étaient naguère inscrites dans ce rayon). Antoine était abasourdi ; somnambule ébahi, il se mit à la recherche d’un verre, se déplaçant parmi de petits groupes (« ...une esthétique nouvelle...le rapport nécessaire entre le politique et... la force du ton...la rigueur du rythme... »). Et il cherchait toujours, entendant des bouts de phrases, à gauche, à droite, (« ...arracher le mot à son enveloppe...une œuvre progressiste...construction d’un lien social poétique... »). Et puis les toasts (« ...aux mots !...»et l’artiste au milieu de tout cela, navigant d’un groupe à l’autre, modeste dans le triomphe, pour repréciser sa pensée, calibrer ses raisonnements, accueillir surtout les hommages avec le tact de celui qui sait qu’il les mérite. Et puis, aussi, encadrés par les animateurs,  les amateurs, qui, à peine entrés en fiction, et dont c’était la première mise à épreuve publique, recevaient les miettes dorées de cette gloire locale.                                                                                                                                                                                                              Et puis Tuz, près d’une hôtesse sexy, badinant, un verre à la main l’autre sur son épaule, satisfait, qui lui fait signe...Comment donc avait-il trouvé cette lecture ? (« Allez ! Dis-moi, tu as aimé ? C’était bon, hein ! ») Bien sûr, il ne fallait pas s’attacher à l’histoire littéraire mais rompre avec elle, seule condition pour être capable de goûter au plaisir du mot, du rythme surtout...Avait-il remarqué la rigueur du rythme... ? Cette saccade pour ainsi dire physique...mmmhh... ? («  Quoi ? Mais voyons, tu dois laisser tomber les conditionnements culturels, voyons...Au moins tu as senti cette force rythmique, ce côté physique, cette présence... C’est provocateur, quasiment révolutionnaire, non ?»). Non, Antoine avait eu du mal... (« Euh... »)...Oui sûrement par manque d’habitude aux sonorités nouvelles de la poésie contemporaine...Et ce refus des règles même de ponctuation...Quel courageux rejet du sens de l’harmonie et de toute transcendance signifiante...mmmhh... ?...Ah il ne regrettait pas de l’avoir publié... («  Ah ça non, je ne le regrette pas ... »). Et ce public, ravi, enchanté... (« Et ce merveilleux public... »).

Pendant tout ce discours, Antoine, qui sentait chez son interlocuteur une tournure inadéquate, approximative, surtout péremptoire,  et tout en désaccord qu’il fût, resta sur sa réserve, plus impressionné par l’avis majoritaire que par son argumentaire. Alors il se taisait, comme c’est souvent le cas chez les natures qui allient une grande qualité de jugement à la peur de déplaire. Mais Tuz ne le lâchait pas et comme s’il le devinait...Vous devriez venir...Ecrire, c’est aussi le respect d’autrui, c’est accroître la confiance en soi...Ne vivons-nous pas une époque où il faut s’exprimer. (« Exprimez-vous ! Parlez ! Mais parlez !! »). Arrivé au moment où il se sentait devenu incapable de donner le change, où, tout absorbé par la présence physique de Tuz qui s’approchait très près en le fixant intensément de son regard marin, il n’entendait plus que des bribes, hochait la tête un peu au hasard, ne trompant personne, arrivé donc à ce moment où l’esprit se vide de tout pour devenir un chaos de néant qui convoque le corps à la fuite, Antoine, voyant la petite salle se vider peu à peu, en profita pour suivre le mouvement, plantant là de manière un peu cavalière son interlocuteur qui pût encore lui dire vivement...mais venez donc...on vous attend... («  C’est ouvert la semaine et le samedi avant-midi »). Dehors,  les autres, sortis de la petite cave, retraversèrent la place pour rejoindre la partie la plus ancienne du Foyer Lieuvain. 

Antoine eut enfin un peu de temps pour remettre ses idées à l’endroit. Ces textes, pour lui, n’étaient pas mal écrits, ils n’étaient même pas écrits et la répétition des mots comme « sperme », « lécher », « cul », « menstrues », voire « poète » indiquait la marque d’une imagination à bout de souffle pour autant qu’elle n’ait jamais été dans un autre état et il s’étonnait d’avoir vu Tuz, qu’il connaissait à peine il est vrai, s’enthousiasmer pour cette forme étonnante de l’escroquerie intellectuelle.

Il n’eut pas le courage ou la grandeur d’âme de se rendre à l’exposition, « Les regards de Narcisse »,  qui consistaient en cinq ou six longues tables de bois sur lesquelles avaient été posés de grands miroirs nus, le tout accompagnés de vidéo où le polyartiste exprimait le sens et l’origine de son œuvre. Par conséquent, comme un peu ivre, il sortit et se dirigea vers sa voiture dont il ouvrit la porte. A ce moment, un bruit, le bruit d’un siphon, le bruit d’évacuation d’eau dans un siphon encrassé, se fit entendre. Interloqué, il referma la porte puis l’ouvrit à nouveau. Il répéta le même geste. Rien n’y fit : ce bruit persistait, un bruit d’aspiration et de glougloutements, ce son que rendent des canalisations mal entretenues et qui ne venait de nulle part.

Il jeta un regard au ciel gris et lourd, entra dans sa voiture et démarra.