Ah !
Vint le jour où Chloé annonça à Antoine qu’elle était enceinte.
Elle sentit d’abord une grande joie, une jubilation exaltée, puis, petit à petit, un apaisement ravi qui adoucissait plus encore les traits doux d’un visage transfiguré par le déchaînement hormonal et qui s’accompagnait d’une fierté certaine, un peu idiote, elle le savait, mais qu’elle ne pouvait s’empêcher de ressentir, même si elle la dissimulait avec beaucoup d’aisance. Son ventre s’arrondissait et elle l’observait minutieusement : jour après jour, devant le miroir, de face, puis de profil, elle jaugeait de son développement, cherchait à percevoir les modifications les plus infimes, du moins dans les premier temps, au début, lorsque la grossesse commençait seulement à s’éveiller et à se manifester à tous. Elle se mit à faire des dépenses pour le bébé. Et il y en avait des choses à penser ! Les vêtements, la décoration de la chambre, le lit, la table à langer, des jouets, etc. C’était forcément pour elle, comme pour Antoine, une expérience nouvelle qui les plongeait dans une expectative parfois angoissée. Alors, on passait chez des libraires spécialisés, et on achetait force livres qui les rassuraient un moment, on en discutait avec des amies, bref on s’intéressait. Et le plaisir de Chloé allait croissant, son attente se tendait et elle savait goûter avec délice la félicité de son exceptionnel état tout en le conjuguant avec la joie qu’elle éprouverait d’en être délivrée : son désir n’avait pas seulement été une simple impatience physique ou la fantaisiste lubie d’un esprit conventionnel, non, toutes ses démarches affairées, son anxiété même, creusaient l’ambition de sa maternité.
Elle sentait son sexe lentement s’ouvrir en même temps que son affection s’accroitre.
Antoine ne parlait plus que de ça. Au travail, chez des amis. A l’entendre, on eut cru qu’il n’eût vécu que pour cela, procréateur enchanté d’une génitalité qu’il pensait aboutie. Et même si l’idée de nouvelles et irrémédiables responsabilités le troublait par moment, jamais on ne l’avait vu si enthousiaste, si sûr de son fait. Il signait ses mails « papa Antoine », imaginait la voix de son bébé et s’ensorcelait ainsi sous son propre charme. Il n’avait jamais été aussi amoureux de sa femme ; souvent, il s’approchait d’elle silencieusement, et, par derrière, lui enserrait le ventre de ses bras fermes pour encore mieux en faire ressortir toute la rondeur. Alors il lui murmurait à l’oreille, doucement, tendrement, « Voilà la petite maman », « petite Maman» ...ce qui ravissait Chloé et la plongeait dans un enchantement dont elle ne sortait qu’avec peine. Il l’aidait dans ses préparatifs, courait, allait au-devant de ses besoins et de ses envies : pour peu qu’elle désirât quelque chose, un nouvel instinct lui permettait de le deviner et elle l’obtenait bien souvent avant même qu’elle en eût formulé le souhait. « Voilà de bons chocolats, pour la Maman...et le bébé » disait-il alors, pendant qu’il examinait discrètement l’étonnement qu’elle éprouvait de voir la demande précédée par la réponse.
Il était là, solide, présent, l’homme qu’elle aimait.
Peu importait le sexe de l’enfant et ils avaient été jusqu’à refuser de le connaître avant son arrivée. Ils passaient des soirées entières à lui chercher un prénom. Ce serait Amélie ou Frédéric ou Romane ou encore Jasmin, Thomas, Leila et encore Gustave (non Gustave, il n'en était pas question, pas Gustave...), Emma peut-être alors... On ne savait pas, on s’excitait, on hésitait, on délibérait à n’en plus finir. On prenait conseil. Alors on l’associait au nom de famille, on le prononçait, le susurrait, le vocalisait ; on en écoutait les sonorités, on en évaluait la musicalité, on en goûtait le rythme ; on évitait les prénoms susceptibles d’être trop facilement l’objet de remarques de mauvais goût. Ceux qui semblaient vieillis, ceux qui étaient trop à la mode, ceux qui étaient trop austères et ceux qui semblaient trop frivoles. Bref, on essayait de penser à tout. On a beau dire, c’est important, un prénom, c’est pour toute la vie.
Un samedi matin, vers 10 heures, elle mit un terme à sa grossesse et enfanta enfin. Antoine assista à sa délivrance. Ce fut pour eux un moment unique et bouleversant.
Le bébé était beau, avait ses yeux à lui, sa bouche à elle.
C’était leur enfant et il l’aimait.
Etrange de remarquer qu'il suffit de quelques mots écrits en italique pour donner à ce texte toute sa saveur cynique et ironique...
RépondreSupprimerAh c'est vrai qu'il est étrange qu'une simple tournure dans la police apporte la nuance que tu signales. Bon, c'est pas moi qui l'ai inventé...et il y aussi le discours indirect libre...il va venir çuilà et il m'a posé pas mal de problèmes (si on peut appeler ça, des problèmes, hein...) . Depuis le début, Il ne fallait pas évidemment prendre le texte un premier degré, c'était ma grande angoisse (si on peut appeler ça une angoisse-))))
Supprimer"Le bébé" : si neutre que ça? "Il l'aimait" : un singulier très singulier dans la circonstance. Allez, les Parques, au boulot!
RépondreSupprimerAh ça Ixe les Parques elles sont à l'oeuvre depuis le début, déjà même avant que la première lettre du premier mot ait été écrit...et même encore avant..mais c'est vrai que là elles vont commencer à turbiner...
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SupprimerA relire ce passage, parfaitement écrit, allergisant au possible, me revient une question fondamentale, qui m' avait travaillée déjà, titillée, interloquée, médusée, stupéfaite, sidérée..
RépondreSupprimerMais bon sang, pourquoi pas Gustave ??! :))
Un clin d'oeil à Gustave.... Gustave Flaubert et à Emma Emma Bovary..Surtout pas Gustave parce que Gustave se moquerait de ce romantisme du ventre..écho d'une scène dans Emma Bovary où Charles, déjà à moitié cocufié par Emma, piétinant professionnellement et financièrement asphyxié par les multiples désirs de sa femme, se réfugie et s'excite de la grossesse. Il l'appelle d'ailleurs, comme Antoine, "petite maman" Il y aura une autre allusion à Flaubert plus tard...faudra deviner...y a d'ailleurs d'autres allusions à d'autres écrivains...hihihi mais lesquels ?-)))))
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