mardi 19 mai 2015

Ombre du monde (23)

On commença à prendre certaines précautions. Malgré tout, la population commençait à s’inquiéter. La radio ne passait que de la musique légère. Les informations étaient réduites au minimum. Il en allait de même de la télévision ; la plupart des émissions consistaient en jeux, délassements, et sports. (Centre des Archives radiophonique AA/Z1 et télévisuelles T/O/PP)
Edite !

Si fébrile qu’il fût, aussi peu assuré de la qualité de ce qu’il écrivait , malgré le danger qui guettait de se compromettre en mettant innocemment à nu toute  une maladroite et réelle balourdise qu’il confondait peut-être avec les traits légers de l’intelligence, et après avoir hésité longtemps, enfin il envoya  ses premiers textes à Tuz dans cette indécision, cette incertitude que ne calme aucun choix : en effet, alors qu’à présent, éperdument immergé dans l’horrible attente de sa réponse, il eut néanmoins goûté à l’aigre âcreté du regret   s’il ne les lui eut adressés. 
Tuz prit son temps, et lorsqu’enfin, après un mois, Antoine ouvrit son message, remuèrent au fond de lui  les tourments agités de celui qui joue sa vie. Comment pourrait-il accepter l’éventuelle déception, le cuisant désappointement qui ruinerait une bonne fois toutes les ardentes ambitions qu’il avait encore d’espérer un avenir ? Il avait beau faire : ni la mesure de sa sincérité, ni par conséquent,  le prix qu’il était disposé à payer (sa vie ! son âme !) ne pouvait faire en sorte que du peu sortît du considérable non plus ainsi que de la misère et de la besogne naquissent, dans un hasardeux miracle, l’abondance et l’aisance.

Tuz aurait aimé le voir : il y avait des choses intéressantes – nombreuses- dans ces lignes dont la composition soignée n’était pas la dernière des qualités ; toutefois,   même tout remarquables qu’elles fussent, certaines faiblesses y affleuraient comme ce côté un peu didactique qui trahissait avec une évidence parfois un peu grossière la prééminence de l’idée sur la forme. Mais la terre y était, indiscutablement, cette terre à la surface de laquelle le poète lierait un jour ses gerbes splendides, nourricières, à condition de la labourer, de la retourner inlassablement, pour ensuite l’ensemencer d'une vigueur nouvelle ; bien sûr, mieux valait ces défauts de jeunes cultivateurs que ces beautés de serre d’autant plus artificielles qu’elles apparaissent à tous pour mieux  dissimuler leur pauvreté ; l’ostentation n’a qu’un but : masquer le dénuement et la médiocrité qu’elle ne fait, en réalité, que maquiller. 

Tuz aurait aimé le voir, oui. Chez lui, au Foyer ou encore chez eux. 

Lorsque Tuz – de son vrai nom André Marcellin- reçut le message d’Antoine, il n’était pas dans les meilleures dispositions. La veille, il avait bu, comme à son habitude, avec une dame qui avait fini par refuser ses avances, ce qu’il avait toujours du mal à accepter bien que cela se produisit de plus en plus fréquemment. Refusant l’âge, il se remuait bien trop souvent, et  auprès d’une bien trop verte  jeunesse, en ces affectueuses  folâtreries qui, si elles peuvent un moment charmer et émouvoir par l’enfance qu’elles trahissent, finissent, dans leurs excès, par démasquer le brutal appétit qu’elles dissimulent ; et quand bien même il arrivait à ses fins – ce qui encore arrivait parfois – l’embonpoint, la peau fatiguée, un cul trop flasque, et globalement toute sa grasse opulence, empêchaient tout prolongement quelque peu conséquent des jeux érotiques dont il était, dont il fut, un adepte fervent. Enterré dans ce poste minable de directeur artistique, au fond d’une province oubliée, Marcellin avait dû abandonner l’espoir d’organiser les superbes partouzes qui, à une certaine époque, en avait fait un mâle particulièrement recherché dans les milieux branchés de la lointaine capitale. C’est ainsi que, jour après jour, il  sentait son prestige se restreindre aux ors éteints d’une position sociale qui n’éclairait plus que les limites étroites du paysage local. C’est pourquoi, sans doute, essayait-il désespérément, de compenser cette perte de virilité sociale par une frénésie à séduire, opiniâtreté que les échecs trop souvent répétés, bien loin de l’apaiser par un sain découragement,  enflammaient au contraire en un redoublement furieux d’espérances charnelles. L’accumulation de frustrations professionnelles avait conduit cet individu, par ailleurs déjà prédisposé, à voir dans ses testicules  le terme de ses aspirations intellectuelles de telle manière que ses poussées hormonales ne se nourrissaient plus que de la désolation et de la solitude politique, auxquelles   la production continue de gonadostimuline devait tout ; c’est ainsi que le jeune séducteur avait pris l’apparence du lovelace cynique que le fiasco amoureux fâche mais que le succès rend méprisant.

Il ouvrit donc ce courrier. Mais de qui s’agissait-il ? Il avait beau chercher, il ne connaissait personne de ce nom, et puis il y avait ces poèmes...Soudain il se rappela..., et, à peine le visage d’Antoine arriva-t-il à son cerveau, qu’un autre le chassa...Cette femme, oui, cette femme magnifique, qu’il avait vue lors de l’inauguration de l’annexe Lieuvain, le jour de la mort de...Peu importe...Oui, cette femme fine, qui l’avait fait fantasmer immédiatement, le genre de femme qu’il...

-         Je la veux, se dit-il, presqu’à voix haute...Je l’aurais...

Et l’image de cette femelle, et la phrase qu’il venait de prononcer, et Antoine même, probablement par la difficulté qu’il représentait, et qui  faisait le sel d’une situation dont il percevait dès à présent toute la glauque jouissance, produisirent d’abord un érotique émoi, pour ensuite, une fois le thalamus et l’hypothalamus mis en activation, le radicaliser  en un début d’érection si agréable car si prometteuse d’avenir. Il fallait bien un idéal dans la vie ! Jacqueline, sa petite secrétaire de qui, soit dit en passant, il avait pu obtenir quelques faveurs buccales, ne s’aperçut de rien, quoiqu’elle se trouvât à ses côtés et qu’il  se mît à bander résolument, absolument, signe indiscutable de l’espérée soumission de sa bite au cul de son désir.
Le téléphone sonna, Jacqueline lui tendit le cornet et il dut se contorsionner pour qu’elle ne s’aperçût pas de ce qui se passait derrière sa braguette. Enfin, l’essoufflement difficilement maîtrisé, il répondit distraitement à une demande de subsides, ce qui énerva considérablement l’interlocuteur et acheva de faire débander André Marcellin. Il raccrocha violemment, prit un stylo entre ses mains et se mit à lire les textes qu’Antoine lui avait envoyés.       
Au début, il eut un peu de mal, car le visage de Chloé revint brouiller son regard...C’était inespéré...Vraiment inespéré, cette femme à laquelle il ne pensait plus depuis longtemps. Il lut donc les poèmes...Que pouvait-il sérieusement en penser ? Lui-même avait eu, jeune encore, l’espoir vain d’un jour faire quelque chose de sa vie, et, comme à l’époque,  l’art, et particulièrement l’écriture,  semblait seul apte  à répondre à cette exigence bizarre que l’on se fait à soi-même, il se mit à écrivaillonner, sans trop savoir  pourquoi, d’ailleurs, dans l’ignorance de cet amour de soi qui en est le moteur secret. Cette idée le fit sourire.  A ce moment de sa vie, les illusions qui l’animaient  possédaient une force suffisante pour l’empêcher de voir clair en lui-même...Et maintenant ?, se dit-il, ...Il continuait à sourire, un peu béatement, et observait les arabesques d’une fumée de cigarette  qu’il venait d’allumer. Il se mit à chantonner sur un air biscornu le vieux dicton de la poutre et de la paille...Jacqueline, qui le connaissait bien, et pas seulement pour les quelques fellations qu’elle lui avait généreusement accordées dans un moment d’honnête émotion, l’observait à la dérobée. Petite femme sans beauté mais à l’instinct sûr, elle observait l’anguille sous la roche.

La bonne humeur gagna le bureau.             

Il commença la lecture : une série de petits poèmes pas très originaux, hormis çà et là  quelques rencontres intéressantes, non,  il n’y avait pas à proprement parler matière à s’esbaudir, et Marcellin ne s’esbaudissait pas. Néanmoins, à travers les vers,  il voyait la disposition d’un être prêt à croire tout ce qu’il en dirait tant l’application studieuse  qu’on y avait mis témoignait du réel et sincère abandon de son auteur. Ah oui,  lui aussi avait-il cru trouvé dans les Lettres le milieu dans lequel s’épanouirait la puissance de son existence ; mais, à l’exception de quelques textes édités dans des revues dont la médiocrité garantissait heureusement l’anonymat, et après que le peu de succès rencontré eut amendé l’orgueil joyeux des premières publications  en une sorte de  modestie sourcilleuse qui ne renonçait pas à l’idée intime de son talent,   il ne publia plus rien et,  rabattant ses prétentions tout d’abord dans l’idée protectrice d’une grandeur  incompréhensible et ensuite  dans l’inéluctable conscience de l’insignifiance de ses rimes et de ses tons, il renonça dans le chagrin aigre du dépôt de bilan  à toute forme de velléités esthétiques autre que celles de la séduction la plus prosaïque.

Ma foi, il n’avait pas besoin de chanter le vers libre pour baiser. 

Mieux même, c’est parce qu’il finit par coucher dans un lit conjugal bien placé dans le monde lettré qu’il obtint ses premiers emplois dans l’univers de la culture. Ainsi  la faillite de ses hémistiches et la claudication de ses iambes conduisirent Marcellin à faire des jambes des femmes les traverses ravissantes -et par ailleurs ravies, en tout cas à cette époque -  d’une échelle sociale  qu’il grimpa à mesure de ses coucheries dans la sérénité de l’homme assuré de sauvegarder sa vertu, c'est-à-dire son amour-propre, la puissance de son sexe.

Ce travail éreintant, mais combien roboratif, dura des années jusqu’à ce que l’âge, un jour, se fît jour chez lui comme chez ses maîtresses. Il dut laisser alors  la place à d’autres ratés. Nommé directeur artistique du Foyer Lieuvain à St. Heu, en Pays Morève, fâché malgré tout avec le cortège de furieux cocus qui, à défaut de pouvoir le stigmatiser publiquement, souhaitaient sa ruine et complotaient à sa chute depuis longtemps, rongé par le souvenir de ses triomphes d’antan, il eut, au début, beaucoup de mal à soumettre au petit monde provincial la face respectable de celui pour qui l’expression créative est tout.

C’est une femme, une fois de plus, qui le remit sur pied, ou plutôt ce sont ces quelques pipes que Jacqueline lui octroya dans un sentiment de générosité non feinte, dans un élan de véritable solidarité qu’elle n’eut nul besoin de forcer tant, depuis longtemps, cette valeur était chez elle assise par une pratique sociale sans équivoque qui, de surcroît, n’excluait pas non plus certaines formes sophistiquées de la branlette. A St Heu, on n’avait pas encore le sens du donner-pour-un-rendu, et ce n’est donc aucunement pour ce soulagement spirituel que Jacqueline devint sa secrétaire à mi-temps. 

Les poèmes étaient mauvais, mal ficelés, sans maîtrise du sens et du son. Mais la femme était attirante. Alors, mieux valait qu’ils se voient, pour en parler, c’est si difficile de s’exprimer sur un sujet si délicat que ce soit au téléphone ou par courriel.
Oui, mieux valait qu’ils se voient. Tous les trois.
 Mais, pour Chloé, il n’en était pas question, en tout cas pas chez eux, et puisque Tuz apparaissait comme l’incontestable autorité intellectuelle du Pays Morève, son mari n’avait qu’à le voir, lui, sans elle. Elle avait ses chantiers, ses clients, ses fournisseurs, la maison et l’enfant, alors voir là, cet homme dont l’ombre même lui inspirait une répulsion invincible, cet homme devant lequel elle se sentait laide, sale et sans charme, alors voir là  cet homme donc...Non, vraiment, elle ne le voulait pas chez elle. 

Antoine vit donc Tuz seul, à son bureau, au premier étage du Foyer, et fit la connaissance de Jacqueline. Il ne remarqua rien de la déception de Marcellin qui n’avait pu trouver d’excuses pour se désister. L’entrevue dura peu de temps, il avait à faire et ne  lui consacra que quelques instants où il répéta tant bien que mal ce qu’il lui avait déjà écrit. Comme pour s’en débarrasser, il lui proposa de participer aux prochaines lectures qui avaient lieu le mois suivant. Ce qu’Antoine, impressionné, ne put refuser. Puis, enfilant une veste ample en lin et en le saluant d’un vague geste du bras, Tuz s’en fut, tout à l’affaire d’oublier au plus vite sa désillusion. Antoine resta encore un court moment, échangea quelques vagues propos avec une Jacqueline qu’il trouva bien affable et souriante et dont il ne remarqua rien du chagrin de voir l’homme qu’elle aimait aussi désappointé.

vendredi 15 mai 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(9)

Choeurs de terre et de mer, chants d'algues et de blés, psaumes des prairies et des champs ! Coryphée aux timbres de ruines et de renaissance ! Où là, herbes transparentes, ciel dénudé et souffle errant, tu  brises ton âme, hôte des miroirs qui embuent les reflets de ton image. Plus puissant et plus rugueux encore que l'arête des paroles qui s'échappent des venins en fleurs, il te faut regagner le feu des jours pour avoir dans une couche nuptiale oublié l'embryon de nuit qui t'avalait en un duel infâme. Là tu joueras ton destin de mer ardente. Il n' y a plus de soirs qui t'absorbent de leurs hauteurs vaines, et ces ténèbres brumeuses auxquelles tu t'accouplais si souvent ont déchu de leur rang pour ceindre d'une couronne de bave les marécages de tes rêves de sang.

Et dans ces jours qui se répandent, point de sources suppliantes où ta bouche enfin béante ne puisse voler le suc des plaines déployées sous les chimères bonhommes qui maintenant t'enfantent. Comme l'enfer était mauvais juge qui disait n'être que le lit unique où s'étirent les ans. Ses flammes gelées entendent seulement les proies qui ne veulent qu'être sans n'avoir plus à être. Et leurs pinces, et leurs crocs, et leurs mandibules infectées qui buvaient la plèvre dans ta poitrine lourde, des aspirations de semailles sèches pour des fureurs aux chaleurs stériles. Aujourd'hui, le ventre pourpre des marées lissent le sel de ta peau de ses feuilles d'ombre et plante dans le terreau de ses vallées une alliance féroce qui te marie aux confins du proche et du contigu. Tu naîtras ainsi dans des Gange nouveaux, dans les matins anciens qui aveuglent le temps.

Les Confins sont ceintures de feu où parlent les miracles, boucles d' aubes où s'inquiète la raison, demeures qui, au loin, te hèlent, t'exilent et te rejettent, légions des mers vierges qui scellent les exodes dans l'immobile calligramme de tes cercles.






jeudi 14 mai 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule ( 71)

Il regarde par la fenêtre  les promesses du vent
Et de demain essuie les reflets que fleurissent ses iris
Ce sont les ombres d'aujourd'hui pourtant
Et les rides du ciel où s'écoule le temps
Ce sont les peaux blessées
Et la vieillesse qui s'étend
Les ans chavirés dans les ans
Et les siècles dans les secondes
Qu'attend seulement l'amour
De ce que humain veut dire

Et au milieu des vertiges de l'oubli
Où invisibles les restes gisent
Ses voiles de vestiges
Grosses des baisers encore à offrir
Tanguent sous la houle des âges
Lorsque, rétrécis, ses habits de tempête
Tendent leurs lèvres aux vaisseaux meurtris
Qu'elles croisent sur les routes de toujours

Les promesses du vent sont promesses de maintenant
Qui riment dans les palmes et fait naitre des rives
Le zéphyr emporte alors des baumes de menthe 
Où s'oublient les sources des larmes vermeilles


Ce qu'il y a
Les feux des aubes sous la tente des fleuves
Le souffle sans figure ni nom
Le visage de tous les visages
Le vent de tous les vents
La mère de toutes les mères
Et le cours sauvage des sables
Sous la coupole du ciel et le lit de la terre

Ce qu'il y a
Des tombeaux endormis dans le creux des berceaux.






mercredi 13 mai 2015

Ombre du monde (22)

Si nous lisons les archives qui se sont dispersées pendant l’événement, et qui, pour cette raison, se dispersent toujours actuellement, nous pouvons observer de nombreux signes avant-coureurs. En effet, prenons par exemple le rapport RTY – 67 – Lo (duplicata), on peut y lire : cette nuit et ce matin, à l’est du Templenoys, non loin du plateau de l’Argousier, ont été aperçues des migrations de limaces géantes, dévorant tout sur leur passage. Ces limaces seraient apparemment devenues carnivores. Les services appropriés ont été amenés sur place : l'aspersion raisonnée de produits chimiques, camions militaires et tracteurs, sont parvenus à en exterminer une grande partie. Plus de 100 hectares ont été déclarés officieusement  zones sinistrées. Officiellement, il s’agit de vastes manœuvres militaires. On peut le constater aisément : il était alors de toute première instance de dissimuler les signes précurseurs de ce qui nécessairement ne pouvait manquer d’arriver.   

Ne pas se décourager !

Ce jour-là, à peine levé, et sans passer par la salle de bain, il descendit lentement les marches, l’air fatigué, les yeux cernés, la bouche pâteuse, un peu de vin séché aux commissures des lèvres. De mauvaise humeur, il poussa la porte et se trouva face à sa femme. La cuisine était fraiche et, par les volets en claires-voies, la lumière tendre du printemps s’abandonnait sur la longue table en des raies mouvantes et imperceptibles, et éclairait, en s’y accrochant discrètement, les meubles clairs et le carrelage sombre. Des narcisses, coupés le matin même, éclataient au centre de la pièce et lui donnaient une vivacité chaleureuse et pleine de simplicité. Que tout cela était aimable ! Que tout cela était prévenant ! Que tout cela paraissait facile et commode !  Le petit déjeuner était disposé, les pains dorés, les confitures naturelles, le café fumant, les couverts et la nappe blanche, le sourire avenant de Chloé, la petite robe verte qu’elle avait revêtue et qui accentuait les lignes agréables de sa silhouette - ce qu’en temps normal il savait apprécier - son maquillage soigné et déjà toute une vie repartie sur son train... Tout cet environnement qui rendait le matin léger et insouciant, tout cela lui paraissait frivole et mensonger, heurtait son sens du drame et faisait naître dans son âme déçue la passion des ruines, des épaves et de l’anéantissement.
Chloé vint vers lui et l’embrassa, caressante. Il n’était pas prêt, allons bon, pas habillé, pas rasé, avec ce rose du vin qui lui collait aux lèvres. Elle lui servit un café. Tournant lentement sa cuillère dans le moka épais, l’œil absent, il se mit à fixer un point invisible  situé quelque part sur la table, entre sa tasse et sa femme, assise en face et dont il voyait, à la périphérie de la vision, la robe émeraude...

Elle ne put dissimuler un mouvement d’humeur.                                                                                                                                                                                                                                                               Qu’avait-il donc ? Ce n’était pas la première fois que sa nuit avait été mauvaise. Et elle s’empara  d’une tranche de pain qu’elle se mit à tartiner avec nervosité et sècheresse. Antoine, le regard maintenant enfoncé au plus profond de la noirceur de son arabica, le dos voûté, comme s’il en découvrait tout à coup la nature profonde, haussa le ton comme pour affirmer l’agacement qu’il éprouvait devant l’incompréhension de sa femme.  Elle ne comprenait donc pas, il n’avait encore rien écrit... Un long silence se fit. On entendait plus que le pain qui se rompait, les tasses qui se remplissaient et le petit tintement lorsqu’on les redéposait sur les soucoupes. Alors Chloé reprit : elle avait bien vu, en montant hier soir, une dizaine de pages...Mais non, mais non- il devait le lui dire - ces pages, ces pages, si longues à venir, ces pages étaient nulles, complètement, en fait rien n’allait («  Ce n’est pas bon, tu sais, ce que j’écris »).Il était sans idée, même là-haut, dans son antre, ... tout de suite, il perdait pied, n’arrivait pas à composer, à lier... Sans poids, sans matière...Il devait arrêter, c’était inutile, il n’y croyait plus ou si peu...Et il ne voulait pas l’embêter avec ses problèmes et surtout, surtout il ne fallait pas qu’elle  soupçonnât  une seconde qu’il eût volontairement désiré lui faire porter tout le poids de son amertume matinale. («  Je n’arrive à rien, et toi, tu es là, toujours présente et je t’embête avec mes problèmes »). Elle n’y était pour rien...Il insista (« J’insiste... »)...Pour rien...Ni  elle...Ni la vie qu’il menait avec elle...Et cherchant un réconfort à bon marché : il ne valait pas grand-chose...Alors qu’elle... (« Je ne suis rien... »), Elle qui s’occupait de tant de choses.
Elle le regardait, inquiète, soucieuse de  voir un être dépenaillé, lui, habituellement tiré à quatre épingles, d’une élégance réelle, incarnée jusque dans la finesse charmante de ses gestes les plus insignifiants, une élégance  qu’elle avait toujours pris comme la volonté de toujours la séduire... («  Mais maintenant, quand je le vois ! ») Et là, vraiment, elle ne savait plus quoi penser. Et le confus pressentiment  jaillissait à nouveau dans son cœur. Et voilà qu’il fallait le consoler maintenant.                                                                 
Elle réprima la réplique dure qui lui montait du ventre (« Tu penses comme un raté sans ambition ! »). Le silence à nouveau.
Il se rapprocha d’elle : Quoi ? Il ferait mieux de renoncer à ces espérances...même si Tuz l’y poussait... (« J’abandonne, j’abandonne, Tuz se trompe... »). Tuz...Chloé en avait gardé un souvenir déplaisant. Elle n’avait pas du tout aimé la façon dont il l’avait regardée, de ce regard évaluateur, fanfaron et déjà vainqueur qui lui avait  seulement renvoyé l’image réductrice d’une femelle avec qui il serait bon de s’accoupler. Elle ne s’en était jamais ouverte à Antoine, qui avait bien voulu ne rien remarquer : ainsi à ses objections, il répondait qu’elle devait comprendre (« Comprends-moi, donc ! »), et que,  s’il voyait bien qu’elle ne l’appréciait pas beaucoup, c’était néanmoins une des rares personnes avec qui il avait des intérêts communs. Et puis il était seul depuis longtemps, et s’il buvait, Tuz avait quand même quelque chose du penseur, du penseur réel, pas celui qui est payé pour, pas le penseur de profession. Il avait été marié autrefois et il lui avait expliqué que son couple avait mal tourné et qu’il ne s’en était jamais remis vraiment. Oui, oui, il n’était peut-être pas toujours agréable, mais il se protégeait(« C’est un homme blessé, cela se sent »). Chloé comprenait-elle cela ?? (« Es-tu capable de comprendre ça ?? »). Il y avait entre eux un début de connivence. Chloé devait comprendre.
Après un temps, s’éloignant d’elle et après un court silence : il n’irait pas travailler aujourd’hui- (« Je n’irai pas travailler aujourd’hui »), non il était   incapable de voir qui que ce soit, ni ses élèves, ni ses collègues, ni sa directrice, même pas les femmes d’ouvrage. Il irait demain, ( Oui, demain, j’irai demain ») mais pas aujourd’hui.., (« Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est impossible. »). Il ne saurait  jouer le jeu,  parler d’un tel ou d’une telle, collègue ou élève, qui a fait ceci ou qui pense cela, tout en disant le contraire. Examiner ensuite le contenu de son casier, jeter la plupart des choses qui s’y trouvaient habituellement, des projets pédagogiques, des concours hilarants, des invitations de toutes espèces à des Journées de toutes sortes, toute une hystérie de la motivation civile... Et puis, monter au deuxième. Non pas aujourd’hui, traverser ces couloirs défraichis. (« C’est au-dessus de mes forces »), rentrer dans sa classe, pousser la porte, les voir, se demander ce qu’il allait bien pouvoir leur apprendre et dans quel but. 
Non pas aujourd’hui attendre que l’heure tourne et que la journée passe, non, ...Elle ne pouvait  pas s’imaginer l’endurance qu’ils mettaient à le contrarier. De la résistance matérielle et surtout immatérielle. Jamais en ordre, dans ces citadelles d’ennui où ils s’isolaient. Encore l’autre jour...Enfin, ce n’était plus la peine. Non pas aujourd’hui. C’était terrible d’avoir des rapports avec des personnes qu’on ennuyait absolument. Ses cours, ses cours, ses pauvres cours. Comme si on n’enseignait encore... («  Et puis, l’enseignement, qu’est-ce que cela vaut encore ? Hein, je te le demande ») comme si on pouvait transmettre quelque chose. De toute façon, la transmission du savoir, actuellement, c’est plutôt mal vu, tiens, l’important, c’est de savoir enseigner,  peu importe la matière, peu importe qu’on la maîtrise ou non. Seule la manière comptait. Et puis, en y réfléchissant bien, dans le fond, ils n’avaient pas tort, hein, on était avant tout prof,  payé comme tel. Alors, qu’il donnât du français ou de la biologie, c’était du pareil au même, hein, il avait le même salaire, il ne variait pas en fonction de la matière enseignée...Non, vraiment, pas aujourd’hui. («  Pas aujourd’hui, pas aujourd’hui... »).
Chloé se demandait : quoi donc lui répondre ? (« Comment faire ? Que lui dire ? ») Alors elle se pencha  vers lui, le prit par le bras, désireuse de l’apaiser : elle comprenait, ce n’était pas facile de se lancer, comme ça, mais qu’il téléphone quand même... («  Je sais, c’est dur, au début... ») Alors, lui, un peu rasséréné, et sentant la querelle s’éloigner un peu («  Elle me comprend »), reprit un peu de foi dans le jour naissant. Il s’y prenait mal, voilà tout. Chloé sourit, il était normal, voyons, d’avoir parfois des difficultés lorsque l’on commençait une nouvelle vie professionnelle et l’enseignement était particulièrement...                               
Elle n’y comprenait décidément rien (« mais Chloé, tu ne comprends pas... ! »)et de continuer à nouveau exédé : voyons, voyons, de son travail d’écriture, c’était de cela qu’il lui parlait maintenant...à l’autre, à sa dispendieuse besogne professionnelle, il avait déjà renoncé, en tout cas à la conduire consciencieusement. Chloé, en soupirant, se leva et alla vers l’évier. Et Antoine : non, maintenant il ne pensait plus qu’il fallût absolument chercher l’œuvre, l’histoire, découvrir la structure narrative...Il avait trop lu de littérature... («  J’ai trop lu de livres, j’ai trop cru au roman ») L’intrigue, une histoire, il n’y arrivait pas, vraiment non.                                                                                                                                
Chloé, le souffle court, sentit son être entier s’émietter, se rapetisser, disparaître progressivement devant la litanie de tant d’échecs et de désespérances (« Il faut que je fasse quelque chose tout de suite »). Elle dégagea la table de tout ce qui l’encombrait alors qu’il continuait à pérorer sur ses projets. Soudain, et afin d’avoir encore un minimum d’existence face à lui, elle insinua oui, là, elle pensait aussi qu’il devait avoir raison («  là je crois que tu as raison »). Pourquoi n’écrivait-il pas simplement, pour lui, dans le but louable de l’expression de soi. C’était vrai, des tas de gens dans la vie étaient bien contraints  de découvrir les moyens adéquats d’exprimer leurs luttes intérieures, leurs angoisses ou leurs révoltes. Qu’il la regarde un moment, elle, chez qui tout passait par les mains, par les plans, par le soin qu’elle apportait à la vie tout entière... («  Regarde-moi, mon métier, c’est aussi ce qui me permet de trouver un équilibre »). C’était, elle aussi, pour l’équilibre...Chéri...                                                                                                                                                                    Oui...d’abord  sa stabilité...Il pouvait toujours se dire ça... Effectivement, il pensait vraiment qu’il confondait les genres ...Il devait voir les choses plus calmement (« je dois être plus serein ! »)...Après tout, l’écriture n’était pas uniquement réservée aux artistes, et il n’était peut-être pas plus absurde d’écrire pour soi que pour les autres (« c’est toujours pour soi qu’on écrit »).... Sonder les harmoniques, la rythmique,  la métrique, c’est  peut-être aussi retourner le sens de son existence, puisque tout semble si inextricablement mêlé...Entre les mots, ce qu’on en dit et ce qu’ils évoquent... S’était-elle déjà souvent posé la question de la métrique cachée d’une phrase... ? (« As-tu déjà pensé à ce qu’est un mot ? »). De ce qu’était son rythme ? (« C’est comme le rythme, on n’en sait rien non plus »). S’était-elle en outre posé la question de la phrase, ce qu’était une phrase ? (« Et la phrase ? » ) et que cette explication- l’explication de ce qu’est une phrase- passait forcément par d’autres mots organisés eux-mêmes dans des phrases neuves («  On en sort pas , Chloé ») ...Et, par conséquent, que savons-nous d’un texte, même d’un texte d’enfant, d’un texte insignifiant, sans audace, ni volonté de plaire, un texte plat, sans profondeur, un petit mot par exemple, (  « Comme « Je reviens, je suis à la boulangerie » ou encore « Je t’aime » ou encore « Adieu » )Que savaient-ils, elle et lui, mais aussi le monde entier, des mots et des lettres qui les composent, hein, rien, que dalle, pas une étude sérieuse ne le dévoilerait... («  On peut faire toute les études qu’on veut, on attend toujours le mot qui dira ce qu’est le mot... »
Mais, oui, bien sûr, c’était l’évidence même...Il ne fallait pas qu’il s’astreignît à un canevas, à une trame représentative, à une pièce littéraire où prédominait le principe de la signification («  Cela ne peut conduire qu’à une impasse »), car alors l’expression de soi qui s’amorçait retombait et se figeait dans les traits d’une ébauche précautionneuse, prudente, méticuleuse et besogneuse tandis que le croquis, lui, par son impatience, sa vitesse empressée, par l’apparent laisser-aller de la pensée qui le faisait naître, était un révélateur bien plus puissant, la traduction la plus adéquate de ce qui en nous était le plus lointain, mais aussi le plus communicable...C’est à dire ce qui nous rendait  plus proche... (« Vois-tu ? »)
Il l’étonnait ; elle lui reconnaissait une grande capacité d’innocence naïve, ce qui lui avait toujours plu chez lui, et, si elle n’avait pas tout compris, («  Voyons, où veut-il en venir ? ») non qu’elle en fût incapable mais simplement parce que la tournure empressée de son discours, son caractère sentencieux et affirmé, sa solennité émue, l’avait distraite et empêchée d’en saisir toutes les particularités subtiles - et ainsi avait-elle été plus sensible aux intonations de sa voix qu’à l’objet de son expression- («  Enfin il se calme... »), elle était cependant soulagée de pouvoir le  rejoindre et d’à nouveau distinguer la réalité charnelle de leur relation (« Ouf !! »)Enfin, il était là et elle aussi... On ne s’imagine pas ce que l’aigre et acrimonieuse dispute détient de force dissolvante... Et puis, pourquoi pas ? Non, elle ne s’était jamais posé la question du mot et, si elle lisait peu, il lui semblait que cette question devait avoir son importance (« Finalement, qu’est-ce que j’en sais, moi, qui suis toujours rivé à mes plans...qu’est-ce que j’en sais du mot... ? »). En tout cas, son humeur maussade avait disparu et  ce bénéfice, qui était loin d’être rien,  était redevable au problème du mot, qu’elle envisageait désormais d’une manière plus sereine qu’elle ne l’aurait apprécié quelques minutes plus tôt encore, et si le soleil avait disparu, laissant place à des nébulosités inattendues pour la saison, la bonhomme gaîté était revenue au logis. 
Dans la chambre de l'enfant, on entendit des larmes...Il irait.

(« Laisse, j’y vais... »).

vendredi 8 mai 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(8)


Anneaux voilés, fleurs d'acanthe aux volutes de nuées sur des chapiteaux d'ivresse, tes confins si proches entre le désert de mes paumes, hantant ce qui, invisible, nourrit les fleurs de la charogne vermeille puis l'offrande cristalline de ta lyre où perce ta nuit et sa déchirure puis le cygne attelé à ton corps qui s'envole sans t'emporter sous la charpente des archanges

Anneaux obscurs, poudres sombres de la sève où je te baigne, et les plis où je te perds dans ce qui demeure, se fuit, et s'évade, lorsque tes yeux s'abandonnent et murmurent le silence de ce qui veut.  Nuit d'Assomption, nuit immense aux mailles chaudes, arène sans sabre où le sable se lève de tes estuaires et se noie dans l'envol de midi. Nuit où le jour luit sous l'astre de tes cils

Anneaux d' iode et de varech, arômes des îles aux rivages inbornés, confluents aux arabesques de cendres où s'hébergent l'écho magnétique des soupirs et sous les lunes de tes reins les longs sentiers des étoiles sans regards où s'ouvrent les visages changeant des amours toujours naissantes

Anneaux d'alliance et d'accueil, heures innocentes des épaves qui s'élèvent dans la royauté des soirs, quand, du baiser des proues s'éveillent ce qui fut immolé aux désirs sans être, quant, aux chants des empires nus, le choeur des ombres plante ses racines roses dans la bouche du ciel qui dévore la mer

Anneaux des naissances et des promesses, môles de guet aux milieux des morsures offertes, fouets aux brûlures de sel, errants au  hasard sur les méridiens aveugles, aux confins des dorures d'abîmes se confondent les eaux  et les rades où les mains se parlent dans la langue des poulpes et tout se noue et se défait depuis la solitude des silences lointains.


jeudi 7 mai 2015

Poèmes de l'Insignifiant et du Minuscule (70)

Il y a toujours des fado
Comme un fantôme pourpre
Sur des Tage anciens
Qui chantent les ruines 
Des coeurs oubliés

Quand de la baie blanche
Sonne l'écho mélancolique
Les songes qui ne sont pas des songes
Appellent l'âme mutilée
A dire ce qui ne peut dire
C'est la mélopée des paysages perdus
Entendue déjà du fond des siècles
Et qui revient comme l'origine jamais quittée
Murmurer aux oreilles 
L'or et le miel des jours lointains.

dimanche 3 mai 2015

Ombre du Monde (21)


Rapport n° 2340 - RT0 – Cb (duplicata) 5 /5/ xxx : Ce matin du ... a été constaté dans le champ du sieur xxx, fermier de son état, la bizarrerie suivante : deux vaches ont été trouvées recouvertes de limaces longues comme la paume d’une main d’adulte. Il semble bien qu’elles étaient en train de dévorer les deux quadrupèdes. Les services de la police biologique ainsi que les associations compétentes ont été avertis et se sont rendus sur place. Un périmètre de sécurité a été établi. Il a été décidé de garder sur l’affaire le silence le plus absolu. Le fermier lui-même a été mis au secret.
Ecrire ! Enfin !
Tout était silencieux. A l’étage, un étroit couloir de nuit, faiblement éclairé, aboutissait au bureau d’Antoine. Il avait aménagé cet endroit à sa guise et, si c’était son épouse qui en avait peint les murs, c’était lui, et seulement lui, qui  avait souhaité une décoration  dans le style austère, dépouillé et nu d’une cellule monacale: un bureau, une petite bibliothèque avec quelques livres essentiels, une chaise rudimentaire et quelques feuilles composaient son endroit, comme il aimait à le répéter à ses connaissance, pensant peut-être marquer par là une certaine forme d’indépendance par rapport au reste de la famille. C’était sa retraite inespérée, son havre tranquille où il pouvait tout à loisir s’éloigner des tracas de la vie courante, récuser leurs portées et leurs impacts, pour, enfin, se vouer aux choses souvent superflues pour la plupart, toujours indispensables pour lui et  parfois décisives pour tous : les choses de l’Esprit, pour autant évidemment que l’Esprit eut affaire à des choses.                                                                                                

C’était donc dans son étude, au bout du couloir de nuit mal éclairé, c’était là que, depuis un petit temps, déjà, il tentait de se forger un sens, de développer son discernement, de se creuser une voie à travers les obstacles agaçants et répétés que le simple fait de se lever le matin mettaient en travers de sa route. Il continuait de sentir le poids accru, d’abord d’une espèce de nécessité de l’embrouille, ensuite de l’inévitable distraction qui lui faisait perdre chaque jour son temps précieux, enfin de l’ineffable et stupide ritournelle de l’imprévu  qui transformait, en l'entravant, l’organisation facile et pratique de la journée en un nœud inextricable d’où il sortait exténuer. C’est pourquoi il s’était décidé de s’en ouvrir à Chloé qui, compréhensive en diable, lui avait suggéré de réaménager le débarras du premier pour en faire, sinon un « boudoir » au masculin- disait-elle en souriant- mais, tout au moins, une zone franche, libre de l’érosion du lancinant souci, à l’intérieur de laquelle il sache à nouveau dominer sa vie triviale par la maîtrise de ses capacités les plus profondes et les plus intimes.
Elle se mit donc à l’ouvrage, déplâtra, plâtra, replâtra, détapissa, décapa, plafonna, induisit, réduisit, peignit, repeignit, cira, installa, vissa, cloua, dévissa, décloua, martela, arrangea, dérangea, réarrangea, monta, descendit, trébucha, tomba, se rattrapa, lava, essuya,  repartit, revint, commanda, décommanda, étendit, détendit, fit, défit et, en outre, lui fabriqua un bureau à partir d’une vieille table dont elle habilla le plateau d’un cadre et d’un treillage réalisé à l’aide de pochoirs qu’elle imagina.                                                                                                                                                                                                                                           Il admirait  l’énergie de sa femme,  la façon dont elle se débrouillait toujours pour trouver l’aplomb qui  assurait au couple la stabilité de son assiette. Elle possédait cette manière rare de se donner sans ostentation dans les tâches les plus subalternes, cette générosité toujours présente, dont la qualité extrême tenait plus à la discrétion qu’à ses résultats mêmes. Elle était de ces héros obscurs et anodins qui ne vivent que dans et pour le réel. Et, à ces moments-là, il s’attendrissait et voulait bien croire encore à la substance impérative de son amour, à son obligation, à sa promesse ; lorsqu’il vit le débarras rénové, il se sentit très proche d’elle, (« Tu as le sens du pot... »). Et elle, mine de rien, déplaçait les fours là où se trouvaient les moulins et n’y trouvait rien à redire, (« Tant que tu es heureux »), tandis qu’elle s’absorbait dans la dernière recette parue dans Marie-Claire. Cependant elle n’avait pas  l’audace de s’avouer qu’au fond, elle espérait un changement, une amélioration de l’état de son mari. Cela faisait maintenant deux ans qu’ils  s’étaient mariés, et coincée entre le nouveau-né, son travail et son ménage, sans compter les multiples idées de rénovation que lui suggérait sa formation professionnelle, elle craignait qu’elle dût, en sus,  user de ruses patientes envers un époux dont elle entrevoyait l’effilochement progressif et la possible dissolution. 
Mais, cette appréhension flottait encore  juste en deçà d’une conscience qu’elle avait heureuse, bonne  enfant et ne se manifestait que par certaines alarmes qu’elle voulait penser sans objet.
Ainsi donc, chaque soir, précisément de neuf heures à minuit, Antoine s’attablait et, pendant deux ou trois heures, se levait, se rasseyait, se mettait tout à coup à arpenter  l’étroite pièce en lisant tel ou tel passage qui lui plaisait. Il avait toujours aimé la littérature, mais la littérature le lui rendait bien mal : son besoin de lecture l’avait en fait souvent conduit  au désir d’écrire, mais ce désir était toujours resté sans fruits. Il s’était dès lors résigner à n’être qu’un lecteur, un bon lecteur espérait-il (ce dont il n’était même pas sûr !) ; après l’université, et ses illusions savantes, après avoir abandonné un poste d’assistant mal payé, il avait dû se résigner à travailler comme il s’était résigné aussi à n’être pas un écrivain. Aussi besognait- il  dans ce collège  et ce serait beaucoup dire qu’il ne s’y amusait qu’à moitié... Il n’intéressait guère ses élèves et, subséquemment, il ne s’intéressait plus guère à eux. Il avait seulement vingt-six ans et voyait, avec un sincère effroi, inscrit dans les figures de ses collègues, le désastre physiologique et psychologique d’un rabâchage continu dont plus personne ne semblait apercevoir la sinistre répétition. Plus souvent qu’il n’en donnait l’apparence, il devait, jour après jour, se cramponner résolument à son cartable et n’eut manqué d’abandonner le métier s’il ne rencontrait parfois, au hasard des couloirs, Tuz en mission culturelle dans l’établissement : on parlait beaucoup à l’époque de synergie entre les milieux associatifs, les acteurs culturels et les écoles. C’était le moment d’un peu sourire, de faire preuve enfin de cet esprit si rare dans un milieu qui, néanmoins, s’en revendiquait avec tant de feintes convictions. Petit à petit, ils se rapprochaient et c’est ainsi qu’ils se rendaient parfois au bistrot en face, et là, discutaient littérature et création artistique autour de quelques verres qui les portaient à la formule facile et à la devise débonnaire. Voyons, allons, si jeune, Antoine ne devait pas en rester là et renoncer à des espérances plus grandes avant même de les avoir mises à jour. Et comme le temps refermait pour tous son inexorable périmètre, il lui fallait  créer l’occasion ! C’était une tâche urgente.
Créer l’occasion, voilà ce qu’il fallait. Voilà en définitive ce qu’il devait. Et ce n’est pas l’arrivée en cette vie de son fils qui allait l’en empêcher. Bien au contraire, comme il l’avait dit à sa femme, ce fils, c’était son échelle de Jacob. Et c’est pourquoi il s’inventait maintenant une vie, à part,  à l’étage, au bout de son hall de nuit mal éclairé, dans ce bureau où  tantôt il farfouillait parmi des livres épars, tantôt prenait quelques notes  en prisant  à son juste prix tout le plaisir d’une mise à distance radicale. Au loin, parfois, il entendait  l’enfant pleurer. Il en était ému jusqu’à la plante des pieds et se souvenait d’une interview de Borges où ce dernier avait eu de très belles paroles sur la paternité qu’il n’avait pu vivre.                                                                                                    
On ne naît pas auteur, on le devient, c’était certain, il ne se contenterait donc pas d’en épouser la posture comme, quelquefois, il le remarquait chez certaines personnalités véhémentes, poétiques, qui exigeaient seulement de la littérature tout ce qu’une attitude adaptée suffisait à accorder. L’écorchement, la distance cynique, le cabotinage médiatique n’en étaient que des exemples. Il avait imposé de sérieuses modalités, de rudes clauses au contrat qu’il passait avec les Belles-Lettres et toute la prose de l’humanité n’y aurait rien changé. Il devait être inflexible avec lui-même de telle sorte qu’advint en lui le Verbe, et avec lui,  l’Alpha et l’Omega, de préférence avant la fin, sa fin. Et, quoique d’en bas, d’assez loin,  les petits jappements se fissent chaque soirée encore entendre, un grand silence s’élevait alors tout au fond de lui, comme si les petites plaintes l’invitaient à ajourner toute  loquacité intérieure afin de poser un regard apaisé sur les choses qui l’environnaient, non pour s’y enclaver mais, au contraire, pour y cerner toute la vigueur qui s’y celait... Pour y cerner toute la vigueur qui s’y celait... 
Seulement, jour après jour, lorsque l’heure du sommeil s’approchait doucement, alors, de ce qu’il lisait et relisait sur ces feuilles éparses, il ne décelait nullement la vigueur secrète qu’il avait décrété vouloir mettre à jour et doutait à nouveau que « sa mise en place »- son installation- et ses réflexions solitaires fussent suffisantes à faire de lui un écrivain, mais seulement un homme qui écrit. Et cela ne le satisfaisait aucunement.                                                                
C’est pourquoi chaque matin était pire que le précédent.
                                                                                                  



mercredi 29 avril 2015

Rumeurs des Jours et de la Nuit (65))

J'avais arraché des bouquets de brouillard
Cachés sous les récifs du ciel
Et des vagues inconnues avaient emporté 
Leurs oeillets d'écume 
Dans des fragments de souffle
Jusqu'au pied de ta couche
Où tu flottais dans une nuit diaphane

Alors les songes que je t'avais confiés
Avaient étreint le songe où tu dormais
Et un enfant naquit 
Apporté par la chimère aux matins ailés
Et ce songe des songes murît lentement
Dans la chaleur du ventre d'été
Là où même la roche est fertile
Là où même la saison sèche est humide
Ainsi les bouquets de brouillards
Se sont enlacés dans le frisson des ans
De ta couche fine 
Où encore mes songes rejoignaient les tiens
Car ma terre toujours cherchait sa mer
Et ce qui  respirait sous sa houle parfumée
Des regards d'algues molles
Aux lèvres de sable
Lorsque ce qui se taisait dans l'aube de tes rêves
Agitait des soupirs de miel aux voiles gonflées
Lorsque ce qui se taisait dans l'aube de tes rêves
Berçait toujours le visage de la terre
Et j'ai su que les printemps naissent seulement
Entre les ombres et les silences.