mercredi 24 décembre 2014

Ombre du Monde (7)


                                 
                                Enfin !

Enfin arriva le jour où le gros du travail s’acheva ; les pelles mécaniques, les containers, les bulls, marteaux-piqueurs et autres dispositifs motorisés, qui avaient servi à restaurer la façade, à modifier les abords par d’invraisemblables travaux de terrassement ainsi qu’à restructurer l’espace domestique, disparurent prestement à la satisfaction générale, est-il nécessaire de le préciser. On fit donc relâche un instant, on suspendit pour un moment les finitions extérieures, et on se congratula joyeusement. Quelques amis vinrent, critiquèrent peu et approuvèrent beaucoup. On fit la première fête, dans des pièces vides sentant le plâtre frais, les verres sur des caisses, à la bonne franquette ; personne ne manqua d’exposer et de confronter ses théories sur la décoration : n’était-elle qu’un simple ajout ornemental ou devait-elle s’intégrer dans la forme, être la forme ? Et quelques-uns de convoquer Viollet-le-Duc (« Ah ! Viollet ! ») et ses positions sur la restauration, certains d’évoquer la pureté d’Eero Saarinen (« Ah ! Eero ! »), d’autres encore de pousser jusqu’aux outrances baroques d’un Gaudi (« Et Gaudi alors ? »)...etc., etc... Il y eut des « heu » et des « ha », des « non » et des « absolument », des « jamais » et des « toujours ». Il y eut des affirmations péremptoires, des revirements et des condamnations sans appel. On s’amusa beaucoup. Il n’y a pas de moments plus privilégiés que ces réjouissances entre amis   pour prendre avec passion des idées absurdes pour des traits d’esprit ; l’alcool et la convivialité procurent en effet l’exaltation suffisante pour consolider les certitudes par les plus sûres convictions  et les plus puissantes intuitions, ce qui a le grand avantage de transformer un simple banquet en un séminaire léger où les grandes conceptions peuvent généreusement s’affronter, parfois avec brio, dans des joutes futiles qui dispensent chacun de  l’obligation d’en examiner tous les détails, tous les préalables et toutes les conséquences. Dans cette suspension du monde, dans cette pause de l’habitude, l’ellipse règne sur des discussions ovales où l’on se comprend dans l’obscurité du demi-mot. Ce fut une époque où, décidément, on s’aima, s’extasia et se félicita tant que, pendant quelques jours, Antoine et Chloé eurent le sentiment perfide d’en avoir fini ; cependant, pour si radieux et comblés qu’ils fussent, c’est néanmoins Chloé qui, la première, un jour soir, se réveilla de cette torpeur satisfaite, de ce sournois engourdissement, contrecoup bien connu de ceux ou de celles qui savent ce qu’entreprendre veut dire.
Un soir, on la vit tout à coup froncer légèrement les sourcils pour condenser et concentrer sur son époux le gris sombre de ses yeux. Et il le connaissait, ce regard qui portait au-delà de sa propre personne et qui se perdait, très loin, au-delà de toute visibilité, dans un infini de l’appel et du désir où la soif et l’aspiration  combinaient, lui semblait-il, convoitise et espoir, appétit et vitalité, sans que jamais ces alliages ne fussent perméables à la manigance et au caprice, mais que seule une indulgente exigence liait indissolublement jusqu’aux termes de la résolution et de l’accomplissement. 



Qu’y avait-il donc ? («  Chérie, qu’y a-t-il ? »).Oh, rien, il n’y avait rien...Bien que ... Elle savait qu’il avait ses cours au collège, et que tout cela était nouveau pour lui et que, forcément, cela donnait beaucoup de travail, les préparations, les corrections, les grilles d’évaluation, les journaux de classes, les réunions, les conseils de classe, et puis aussi la nervosité et le stress d’un nouveau travail, oui, oui, elle savait tout cela (« Les préparations, les conseils de classes, le stress d’un nouveau travail, s’organiser, tu sais, je comprends, Antoine... »). Oui, oui, s’adapter à un milieu professionnel qu’on ne connaît pas, dans un métier où on est encore novice et où, par conséquent rien ne semble simple...Sans compter la fatigue de la route...Tous les jours (« Et puis, prendre la voiture tous les jours, faire soixante kilomètres aller et puis encore soixante kilomètres retour, c’est éreintant... »). Oui, oui, Antoine pouvait en être sûr, elle était parfaitement consciente des difficultés qu’il éprouvait. Mais voilà, ne fallait-il pas commencer à s’inquiéter de l’aménagement intérieur, le choix des meubles, des équipements, la façon d’agencer tout cela (« Et cela prend du temps, c’est pour toi aussi, cela te facilitera les choses »)En effet, il est délicat de s’installer dans le provisoire, elle connaissait des couples qui n’y avaient pas survécu (« Regarde les Jacques et puis aussi les Bonhomme... »). Et les Robert qui n’arrivaient jamais à coller la dernière bande du papier-peint et qui se sont séparés avant que le plafonnage ait complètement séché. Il ne fallait pas non plus prendre de trop haut l’univers immédiat, la vie ordinaire (« Elle trahit l’état de notre esprit, notre participation à l’existence »). Bref il n’y avait rien d’indifférent et de contingent. Tout avait sa raison, sa logique et le processus de nidification n’échappait pas à la règle (« Hihihi »)
Mais elle n’avait pas à se faire du souci  («  Tu n’as pas à te faire de souci à ce sujet »). S’arrêter à mi chemin était insensé, il était d’accord avec elle. (« On doit éviter de laisser la chose en train. »). Il se sentait pleinement convaincu et séduit par sa propre constance, par la fidélité à son engagement...Un peu surpris de lui-même, heureux de ne ressentir en lui nul désaccord - ce dont il avait eu très peur- il en était presqu’à se louer de son indéfectible loyauté à la parole donnée, au serment qu’un jour il lui avait fait et qui  possédait tout à coup la force de loi suffisante pour fonder son existence sur un acte de foi, sur la dette qu’il avait à son égard et dont le désaveu et le reniement n’aurait abouti, n’aboutirait qu’à une déplaisante et regrettable reculade sans que le bénéfice qu’il eût à prendre à cette occasion pût compenser la perte irrévocable du lien obscur mais réel qui le reliait à lui-même. La dérive conduirait au repli et celui-ci au dégoût de soi. Et c’est sur ce souffle inspiré par cet amour et cette compréhension de lui-même et de sa situation, qu’il ajouta, à la limite de l’extase : nous ne serons pas toujours seuls (Et puis, tu sais,hihi...).
Chloé le dévisagea et son sourire écrivit sur ses traits déjà si doux  la tendresse la plus délectable et la plus ardente qu’Antoine n’ait jamais eu l’opportunité de contempler. Elle se précipita dans ses bras et ils s’étreignirent longuement, jusqu’à s’ étouffer, jusqu’à ce qu’ils ne formassent plus qu’un souffle unique et qu’une force nouvelle, profonde, inconnue-sombre peut-être - s’emparât d’eux, comme si elle en était totalement déliée, indépendante de ceux qui l’avaient produite et sur lesquels maintenant elle agissait, les rendant aveugles et fragiles face au destin qui se construisait à leur insu : leur couple était décidément autre chose qu’une simple addition et plus qu’une somme arithmétique, il ne leur appartenait plus et ni lui ni elle ne pouvait désormais y échapper ; et, de la même façon, cette force impersonnelle, infigurable, pliaient leurs corps au cours de noces farouches et sauvages : debout contre un mur récemment plafonné, ils cicatrisèrent  la blessure primordiale et, ressuscitèrent à nouveau, là, au 56 de la rue du Milieu,  Saint- Heu/Pays Morève, entre la poste et la salle des Fêtes, l’Androgyne idéal et divin.
Antoine... murmura-t-elle plus tard, lui bredouilla-t-elle plutôt, tant était vive son émotion, tant cette harmonie  la rendait fébrile, tant son bonheur présent se mêlait à la crainte de le voir s’effondrer en lui-même, précisément par ce qui le rendait le plus intense, c'est-à-dire par ces échos fervents qui, en se  réverbérant de l’un à l’autre, amplifiaient progressivement leur vigueur et leur étendue  jusqu’à l’éventuel point de rupture, le point limite de la saturation au-delà duquel ne reste plus que désunion, disjonction et dislocation. Elle desserra  lentement son étreinte, l’ardeur se fit moins violente et elle se mit à pleurer.
Il fallut donc se résoudre et, enfin, bien meubler tout cela. C’est ainsi que pendant quelques temps, les week-ends, qu’il pleuve ou qu’il vente, ils se levèrent au petit jour, coururent les brocantes, écumèrent joyeusement les marchés, chinèrent, cherchèrent la perle rare, furetèrent dans  des coffres, vidèrent des coffrets, renversèrent des caisses, retournèrent plusieurs fois le même bric-à-brac d’objets bizarres et biscornus, revinrent souvent sur leurs pas, s’arrêtèrent fréquemment au milieu d’une foule de noceurs fatigués, de visiteurs hollandais ou allemands, d’amateurs de kitsch, de travailleurs endimanchés, de familles nombreuses, avec landaus et poussettes, de désœuvrés et de marginaux, croisèrent les mêmes colporteurs, virent à l’infini les mêmes baraques, les mêmes échoppes, entendirent les mêmes flonflons, les mêmes baratins,  fouinèrent ainsi, entourés des tee-shirt de la star’ac ou de la dernière téléréalité, rediscutèrent avec les mêmes brocanteurs, à côté de tas de vêtements ou de monceaux de ferraille, d’outils rouillés, d’armes déclassées, de médailles de guerres oubliées, dans des odeurs de fritures et de hot-dog, sous les cris des bonimenteurs , regardèrent, découragés, ces objets devenus inutiles, se dirent l’inéluctable chemin des choses et l’illusion de la propriété, reprirent avec bravoure et opiniâtreté le sillon de leur résolution, furent bousculés mille fois, excusèrent dix mille , mangèrent plus d’une fois sur le pouce dans de grasses gargottes, marchandèrent donc beaucoup, échangèrent parfois habilement pour, enfin, au mitan de ces fantaisies à quatre sous, à côté des lingeries bon marché et des contrefaçons Lacoste ou Cartier, dans cette mer de médiocrité et de désespoir muet, arriver à leur fin et faire la trouvaille étonnante, la découverte inattendue.                                                                               

Après des mois de savantes et vigilantes prospections, ils réunirent tout ce dont ils avaient espéré l’acquisition. L’imagination de Chloé fit le reste : le mobilier, les tapis, les lampes, les objets les plus hétéroclites et les plus  étranges, trouvèrent, par la grâce et la sûreté de son goût, une place qui semblait la plus naturelle, la moins  contrainte, et, par là, s’expliquait  que l’admirable cohabitation de tout ce divers n’eut rien d’attendu, ni de convenu.

C’est ainsi donc que l’on s’installa dans le confort bourgeois : force était de constater que tout cela était bien réussi

3 commentaires:

  1. Diable! Les voici parvenus à un point.... qui fait que je m'interroge....
    (remarquable d'ironie, quand la moindre certitude soulève un doute, bref, c'est très réussi, justement...)

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    1. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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    2. Ben alors si tu as senti ça, alors ça va pas trop mal hein..et j'aime bien aussi (forcément puisque c'est moi qui l'ai mis en ligne, j'ai pas encore pris l'habitude de mettre des trucs que je déteste...) le "Work Together" des Fabulous-))

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