Des matins qui chantent !!
La vie put reprendre ses aises et les cérémonials inévitables, dont, peu ou prou, chacun a sa part, s’établirent graduellement, un peu malgré eux, et pourvurent leur vie sociale d’une distribution pour ainsi dire cultuelle des heures et des jours. Antoine, qui venait d’être engagé dans un collège, à une vingtaine de kilomètres, se levait toujours à 6 h.30, passait à la salle de bain où il prenait une douche tiède, se rasait, descendait ensuite à la cuisine en évitant les marches qui craquaient (ils avaient décidé de garder le vieil escalier parce qu'il était typique du pays Morève, Chloé s’était renseignée). Il ne manquait jamais d’ y prendre chaque jour un café bien noir, bien « serré », un café italien, de marque reconnue, qu’il buvait lentement, gorgée après gorgée, puis commençait à préparer le petit déjeuner : il posait généralement sur un plateau trois sortes de céréales, deux bols, ajoutait des confitures (surtout de coing ou de fraise/lavande...), un jus d’orange / pamplemousse ou kiwi / mangue (Il utilisait un nouveau presse-agrume électrique modèle AZ-8, de marque slovène, avec système au verre - un bec verseur - et surtout un système anti-goutte) ; il attendait ensuite que le café fut prêt et n’oubliait jamais de parachever son travail en plaçant, près du petit pot à lait, soit une petite fleur soit un mot charmant. Ensuite, il se rendait doucement dans leur chambre, appelait Chloé d’une voix douce- car il la savait éveillée – voyait d’abord s’étendre deux bras minces et blancs, puis apparaitre, de sous la couette, quelques secondes après, un beau front volontaire, de longs cheveux noirs en bataille, des yeux anguleux et ensommeillés, jusqu’ici enfouis sous le douillet duvet d’où sa femme ne tardait pas à s’extirper ; câline et souriante, elle tendait ses bras minces et exquis vers Antoine et lui s’y élançait alors, empressé de sentir contre lui la tiédeur sucrée de son corps encore endormi.
Elle passait à son tour à la salle de bain, puis, se dirigeait prestement vers la cuisine où il l’attendait. Et chaque jour, l’émerveillement se renouvelait, invariablement. Ils déjeunaient paisiblement, commençaient par échanger quelques propos insignifiants et utilitaires, goûtaient une fois encore au plaisir d’avoir atteint le terme de leur dessein, se le répétaient sans ennui, puis, rassasiés de ce petit bonheur matinal, déroulaient le programme de la journée. Ensuite, Antoine l’embrassait amoureusement avant de se rendre à son école, sortait, entrait dans sa voiture rouge, de marque américaine à quatre portières, verrouillage central et parking assisté (exactement le Parking Intelligent Assist ou IPAS) et parquée justement en face de chez eux mais de l’autre côté de la route, klaxonnait deux fois, attendait. Après un moment, toujours en peignoir, il la voyait alors entrouvrir la porte et lui envoyer des « baisers volants » auxquels il répondait toujours avec beaucoup d’assiduité. Il enclenchait la première souplement et, ravi, heureux, conscient d’être indubitablement favorisé par un sort beaucoup plus chiche avec d’autres, s’en allait enfin à la rencontre de son nouvel emploi avec des objectifs pédagogiques, des compétences transversales plein la tête, avec l’idée essentielle d’une mission à réaliser...
C’est ainsi que tous les matins, au moment du départ, il se remémorait les leçons d’un vieux professeur de philosophie morale qu’il avait eu dans son adolescence et qui n’avait pas manqué de lui apprendre les lignes directrices des Lumières, cette idée d’une nature humaine indéfiniment perfectible par les grâces de l’éducation, de la connaissance et du savoir. Il avait été profondément marqué par cette culture de la Majorité, cette foi, non en une transcendance inatteignable, mais cette foi simple en l’homme, et, malgré que le hasard fut pour beaucoup dans le choix de sa profession, il sentait, à travers les époques, la puissance formatrice de l’Idée qu’il avait maintenant à actualiser concrètement en l’incarnant proprement, professionnellement. Ah!
Le point d'orgue de ces matins qui chantent?
RépondreSupprimerça va encore fredonner quelques instants, chère Ix. Ne sont-ils pas heureux ? Laissons-les donc encore un peu chantonner au sommet bleu azur de leur bonheur...
SupprimerL'amusant, c'est que, connaissant la chute, le toboggan de l'inévitable dégringolade (ce serait trop beau!), tu distilles - peut-être sans le vouloir - les prémices (l'ironie sous-jacente; le narquois, le sous-entendu) très finement! Bref, on sent comment ça va tourner. Mais on n'est pas obligé d'être tout le temps heureux, n'est-ce pas? Ce serait d'un ennui!
RépondreSupprimerah ça on est bien d'accord...Ce serait d'un ennui et d'une connerie, ce bonheur perpétuel...(si si c'est voulu ça les prémices, c'était d'ailleurs un de mes soucis... enfin... soucis....on se comprend hein-)))
SupprimerOn dit ça, on dit ça, ce serait d'un ennui! On n'en sait rien, on n'a jamais essayé, on se console comme on peut parce que depuis l'aube de notre vie, nous sommes punis de je ne sais quelle faute, alors on fait les malins, on dit ce serait d'un ennui, et quand on est dans le caca jusqu'au cou, on dit chouette, au moins, on ne s'ennuie pas, mais moi je ne cracherais pas sur le bonheur vu que je ne saurais pas où cracher, j'sais pas où c'est, m'sieur.....
SupprimerC'est vrai qu'on dit...mais dans la souffrance on dit jamais (en tout cas moi) qu'on s'ennuie pas, ce dont on a envie, c'est d'en sortir le plus vite possible. bon maintenant un bonheur continuel ça veut dire aussi : pas de culture (pourquoi faire ? pour dire quoi ?), pas de d'art, de pensées, toutes ces choses qui sont là parce qu'indissolublement liées à la souffrance humaine, à la difficulté d'être, de comprendre, d'aimer et à la conscience de la fin. Alors à bonheur peut-être préférer "Joie", augmentation de sa puissance d'exister, éloigner de soi tout ce qui a tendance à la diminuer, cette puissance, pour vivre bien sûr cette vie d'humains où il n'y a pas eu de fautes, jamais, seulement l'incapacité- nos limites- à se saisir soi dans la pleine présence au monde. Nous sommes des êtres de fragments et d'ombres, c'est dans ces fragments et ces ombres qu'il faut bien que nous apprenions à vivre, entre des angles, des incapacités, une extrême finitude et une solitude sans faille
SupprimerSinon, alors là oui, parfaitement d'accord avec toi, on fait parfois les malins, les gros malins même, souvent lorsque surgit la certitude, cette l'absurde malignité de l'être humain)
Sinon le bonheur, au fond du couloir, troisième porte à droite, là où il est mis "il parait que la vérité est aux toilettes et qu'elle a pas tiré la chasse. La vérité, c'est dégueulasse."
Bisous.
Bien sûr, Cléanthe. Je plaisantais un peu dans mon truc, sans doute parce que, paradoxalement, j'étais de mauvaise humeur....
SupprimerBisous à toi aussi.