dimanche 1 mars 2015

Ombre du Monde (15)




Plus tard, on mit sur pied de petites commissions chargées d’étudier l’origine de ces étonnants courants. On fut surpris, non sans raison : ces vents ne semblaient venir de nulle part ; on aurait dit qu’ils provenaient du sol, qu’ils s'évadaient d’une prison  souterraine. Il n’y avait rien, puis, tout à coup, ne venant d’aucune direction, ils surgissaient, soufflaient vers les quatre coins cardinaux, et disparaissaient. Il y eut un peu d’effervescences, et quelques  publications sérieuses qui tentèrent de fournir certaines explications, mais elles  passèrent vite au pilon.


Cultive-toi donc !

Or, non loin de Saint-Heu, une petite agglomération coincée entre deux bretelles d’autoroute, La Pairie sur Yv, abritait depuis peu, un Foyer familial, un espace neutre, disait-on, un lieu  de confrontations amicales, d’échanges rationnels et d’ouverture à l’autre, garantissait-on ensuite,  un champ d’actions et de culture, argüait-on enfin ; en fait,  un théâtre de résistances  et de désobéissances assistées, qui se présentait  comme la brèche subventionnée  par les artisans de ce qui en appelait la percée : l’élaboration de l’étouffement avait de ces étranges réquisits qui contraignent impérativement  ses concepteurs de donner un peu de mou aux allocataires de l’indignation. Ce qui guidait ainsi les initiateurs, c’était l’obligation, peut-être latente d’ailleurs, de mettre du jeu dans des agencement territoriaux et économiques par  peur de gripper un système dont les relations nouvelles connectaient forcément de récentes stratifications à d’anciennes superpositions biopsychologiques, configurant de cette façon des champs cérébraux neufs, des zones mentales originales, sources possibles de dangers inestimés car encore inconnus, c’était donc le devoir d’un suivi psychique, d’un contrôle sourcilleux et non l’ inepte volonté de rendre l’individu plus humain qui autorisait cette multiplication faussaire dans toutes les sous-régions du Pays Morève. Il est vrai qu’à l’époque l’humanisme avait bonne presse, l’altérité marchait bien et était, en quelque sorte, l’image même de la neutralité, d’une neutralité objective, surtout.

Situé sur la Place du village, ce Foyer existait depuis peu et trouvait en effet sa raison d’être, sa vocation, dans les immenses mais encore récents bouleversements sociologiques issus des mutations radicales du paysage rural qui affectaient le Pays dans sa totalité et qui s’accompagnaient inévitablement de grandes agitations soucieuses, d’anxieuses appréhensions faites d’espoirs craintifs et d’attentes angoissées que seules un certain nombre de perturbations neurolinguistiques parvenait à faire entendre aux spécialistes de psychologie sociale : le verbe tantôt gargouillant tantôt hoquetant, ça borborygmait à tout-va dans un bafouillis de syntagmes inachevés, dans la syntaxe constructiviste du bégaiement et dans la grammaire générative du balbutiement idiosyncrasique. Le paysan, déjà plus lié à la terre qu’au langage, devenait une ombre et les ombres, de vallées en vallées, ne se comprenaient plus. Ainsi, si la création de ce Foyer, c'est-à-dire la réalité de son financement  était due à titre compensatoire, relevant ainsi plus de la consolation que de la science politique, néanmoins, une suite d’enquêtes de terrain avait conclu à sa nécessité pédagogique. Ce qui fournissait par la même occasion une solide base idéologique.

Baptisé du nom d’un  Conseiller préfectoral qui avait pu par de célèbres discours exalter les âmes, soulever les cœurs, bousculer les somnolences et avait ainsi conduit toute la région  dans  « les sillons féconds » du labeur à une époque où seuls l’habilité du verbe et le rythme du mètre avait encore le privilège de souffler aux esprits les moins policés les mouvements les plus enthousiastes et les vertus les plus industrieuses, le « foyer  Lieuvain » connut assez rapidement un taux de participation relativement satisfaisant qui correspondait d’ailleurs à ce qui avait été prévu  par les préalables études de marché d’un comité de gestion gagné par les ivresses de l’éducation permanente, illuminé par des visions d’expansion et qui s’épanchaient parfois tard dans la nuit en des  fureurs et des véhémences lyriques ; l’heure était aux ardeurs militantes, à ces courages gaillards qui ne craignent que le possible et que seul le facile et l’envisageable effraient. Il faut dire qu’il y avait là de l’intuition, du pressentiment, de la prescience puisqu’avant même que le développement et l’équilibre personnels ne fussent pensés réellement, et au plus haut niveau institutionnel, qu’à la condition exclusive d’être intégré au sein d’une intersubjectivité inaliénable, c'est-à-dire enfin contextualisés dans le cadre de la présence réciproque des Différences et  devinssent de cette façon l’allure, le fard dont se parait l’intelligence politique, ils étaient déjà, à La Pairie sur Iv, le souci constant, la préoccupation majeure d’une solide et joyeuse équipe qui  entrapercevait dans l’entrecroisement de ces deux axes le double balisage qui assurerait la permanence ainsi que la transmission des vertus démocratiques.
On travaillait dans l’intime, et cet intime qui faisait la part belle à l’Autre, fondait également l’inamovibilité et l’intouchabilité de responsables qui avaient juré à l’amour civil une fidélité et une adhésion imprescriptibles.

Bref, on assurait.

Par conséquent, le débat, la libre-expression, la controverse y  florissaient tous les premiers lundis du mois : il fallait bien laisser s’exprimer les intériorités souffrantes et les subjectivités conflictuelles comme s’il eût été navrant de les voir se révéler hors des limites officielles. Ces dernières, pour quelques souples et variées qu’elles fussent au niveau des thèmes abordés – l’islamisme radical, la grippe porcine, l’organisation du prochain rallye, la loterie du mois etc – requéraient, afin d’en effacer astucieusement les bornes, un lieu dans le lieu, un espace particulier dans le milieu général du libre dialogue. Ce fut l’espace Inter - ?, petit café à l’ambiance chaude et conviviale où chacun trouvait ce qui lui permettait une détente heureuse apte à lui assurer une parole sans faille. Parfois, exceptionnellement, la complexité du point à examiner était telle qu’alors un expert régional était convié à orienter l’organisation des discussions. On appelait alors cela un colloque, un séminaire, houleuses sessions où les uns et les autres apportaient de leurs pratiques, de leurs expériences, de leurs savoirs, excités en cela  par la présence d’un connaisseur averti, d’un savant modulateur qui tempéraient les sorties flamboyantes, provoquaient les polémiques amicales, donnaient du temps aux délibérations intérieures, favorisait tout ce qui pouvait tôt ou tard susciter la négociation et la concession ,  pour enfin créer par là les organes abstraits du mécanisme argumentatif :   juridictionnalisant et modalisant les processus de l’énonciation, il encadrait les controverses qu’ils faisaient naître dans un contrôle constant du rapport des questions et des réponses, dans un schéma dialectique second qui échappait aux participants : le retour sur soi valorisé par la médiation de l’autre,  mode d’être auquel tous se soumettaient, ... le bon sens ..., encourageait l’annulation des dissemblances tout en les affirmant, de manière à créer, par cette immobilisation factice, sinon l’illusion d’un monde commun du moins le mirage d’un usage commun des mots et des choses.

L’essentiel était l’expression et l’échange. Dans ces disputes de quolibet qui n’amusaient qu’une dizaine de vieillards et affûtait, dans le meilleur des cas, le cynisme des organisateurs, on ne désapprouvait, on ne réprouvait qu’à l’ultime condition de toujours tomber plus ou moins d’accord. Nul endroit n’était en fait mieux assuré pour l’éloge du fait et l’entérinement de l’établi et, en faisant des rescapés d’une génération passée les bacheliers des temps futurs, on s’essayait, dans un troc immonde – tu t’exprimes mais tu te tais-, à l’universalité de ce qui n’était plus que radotage construit, l’éloquence, dans une  région sans souffle, sans respiration, fatiguée et épuisée par des années, des siècles même de labeurs insensés. Le blâme et la contestation y étaient ceints de l’auréole de l’action : on ne pouvait que désapprouver le silence de ceux qui s’étaient soustraits à la merveilleuse obligation de l’interlocution, car si la réfutation y était toujours complimentée, l’abstention souffrait toujours, parmi la blanche assistance, d’un déficit de crédibilité.

Mais il s’agissait aussi de construire l’autonomie en délivrant l’être humain du poids de ses excuses et des incohérences de ses désirs de façon à ce qu’il retrouve l’unité fondamentale, corps/esprit (mais aussi mâle/femelle), qui le constitue, en tant qu’humain, comme messager du monde : ce n’était en effet pas  l’honorer  que de le priver de sa présence physique au profit  exclusif d’une dimension spirituelle à la dérive uniquement par oubli, justement, du corps. S’abandonner pleinement au moment présent, le seul que l’on vit, et retrouver un souffle, une respiration introspective comme relation interne  cautionnaient l’idée d’un  chemin possible, ou plutôt, pour être encore plus précis, assumaient l’idée que l’idée seule du chemin comptait réellement lorsqu’il s’agissait pour tout un chacun de reconquérir sur soi-même et pour soi-même une souveraineté déchue dans la confusion et la dispersion du ...présent. Il était en fait question de rétablir un empire sur la seule chose au monde qui soit viable et qui, pourtant, par son actualité, par son essence, n’était que chaos brut et désordre originel : le droit à s’affranchir de l’avenir et du passé par l’exercice transphénoménal d’une intuition vivante de l’Instant. C’est donc par l’élargissement d’une conscience sensitive qu’un certain nombre d’ateliers avait été mis en place, qu’on avait jugé utile de développer une thérapie de la délivrance et du repos. L’affranchissement et la démocratie ne passaient pas uniquement par l’agonistique dialogique, il devait s’y ajouter à la fois comme une condition mais aussi comme un résultat des pratiques de  développement individuel afin d’éveiller les potentialités optimales à la libre expression d’une citoyenneté lumineuse. Aussi, le comité de gestion se félicitait-il d’avoir implanté dans un sol naguère si rude les petite semailles d’un nouveau printemps et, par conséquent, espérait-elle, cette laborieuse cellule, une fructification d’abord lente puis de plus en plus vive à mesure qu’elle serait portée par tous les vents connus du Pays Morève. Pour ce faire étaient organisés chaque semaine à horaire fixe, le soir des jours ouvrables, hormis lors des vacances scolaires, des stages d’Eveil à Soi, une petite troupe de théâtre, un atelier « Djembé » pédagogiquement orienté vers les fermiers désabusés, des expositions du Cru, surtout des peintures et des photos paysagères... S’ajoutèrent enfin à cette liste des Formations ponctuellement mise en place au bénéfice d’enseignants stressés et lassés. Ces apprentissages et ces initiations étaient régulièrement suivies, il faut le dire, par une quinzaine de personnes, irrégulièrement par une dizaine d’autres sans compter quelques inopportuns, personnages sans intérêt pour ne pas s’être préalablement et suffisamment imprégner de l’esprit constructif et  de l’atmosphère gaie, joyeuse du décret administratif qui avait permis à cette association de voir le jour. Cependant, ce qui fit complètement explosé la demande, ce fut la création d’un atelier d’écriture : les  locaux déjà trop peu nombreux et trop exigus, on eut l’idée, en lorgnant de l’autre côté de la place, d’annexer la petite église Saint Job.



2 commentaires:

  1. Le renouveau culturel de La Pairie sur Yv ressemble furieusement à celui, non moins printanier (et non moins touchant au fond, parfois même on touche le fond), de Saint-Merd-les-Oussines en Haute Corrèze ou d'Arnac la Poste en Basse Marche.
    Je me suis bien amusée. J'ai hâte d'arriver à l'atelier d'écriture.

    RépondreSupprimer
  2. J'ose croire que les édiles - ou les responsables - penseront à l'atelier-macramé, à l'atelier patchwork, aux cours de Reïki ou de Qi Qong, de Yoga ou d'Aïkido, aux goûters des 3x20, aux promenades-nature, à la fête au potiron, aux "à la découverte de...", à la méditation, aux "marches pour...",aux séances de massages musicaux - notamment par le didjeridoo (le meilleur), aux bienfaits du..., aux débats d' hérauts héros...(à l'infini). Tout cela nécessitera, bien sûr, une modeste contribution financière. On se chamaillera gentiment à propos du montant de la participation aux frais.

    RépondreSupprimer