mercredi 8 avril 2015

Ombre du monde (19)



Mais le problèmes de ces bizarreries climatiques – au Japon, des populations entières prétendirent avoir vu dans la noirceur de ces ciels d’orage des escadrilles entières de Zéros passer au-dessus de leur tête et en Chine, une tornade donna à voir un escadron de Samouraï charger l’horizon - le problème donc de ces étrangetés, ce n’était pas seulement la terreur qu’elles provoquaient indubitablement au sein d’une humanité prompte à lâcher toute rationalité quand celle-ci ne lui était plus d’aucune utilité, le problème, c’était que, malgré tout,  envers et contre tout, la machine à produire devait continuer sous peine de paralysie générale du corps entier. Pour prendre l’exemple du Pays Morève, il fallait absolument continuer à construire, à bâtir, à rénover. Il fallait vendre, acheter, transiger, passer des actes. Vivre enfin. Et se cultiver. Au Pays Morève, les forces vives n’eurent plus qu’un but : séminariser la population entière.
 XIX
Ca bouge !!

Il y avait maintenant près de deux ans qu’ils habitaient cette province éloignée et elle avait déjà bien changé, signe incontestable  de cet allant mordant qui rendait truculente et joviale cette nouvelle vitalité. Non, le pays Morève, et de manière territorialement plus général, tout le Templenoys, n’avait pas peur d’un avenir qu’il désirait forcer : il s’agissait maintenant de ne plus trainer en route ; c’est pourquoi il fallait contraindre  toutes les énergies et  toutes les forces d’une population, déjà célébrée, dans un passé pas si lointain, pour le courage constant et la ténacité admirables qu’elle avait affichés dans les combats anciens pour la puissance, la gloire et la réputation. Et assurément, les preuves les plus évidentes d’une nouvelle activité sautaient aux yeux de tous.
Antoine, dans ses pérégrinations mélancoliques, même absorbé, distrait par ses angoissants problèmes métadomestiques, ne  manquait de remarquer les changements croissants au cœur d’une biocœnose ouverte à toutes les diversités animales et humaines. Des prairies entières étaient vendues pour installer des parcs résidentiels tout confort, agrémentés de verts ronds-points et de casse-vitesses, dans des rues nettes et propres en bordure desquelles des maisons formellement identiques, jaunes ou grises, style fermettes ou dallas des années 80,  exhibaient des garages parfois plus grands que le corps de logis lui-même, dans une incroyable dépense d’ostentation et de vanité, des maisons dont les mesures - hauteurs à la corniche, profondeurs, longueur et largeur, dimension des chambranles de fenêtres, calibrage réglementé de la brique- étaient codifiées au millimètre près dans une géométrie de la grossièreté et de la laideur,  habitations de plus en plus nombreuses, se multipliant comme des bactéries,  de plus en plus grandes pour la plupart, toutes avec la même pelouse en façade, avec la même haie,  maisons de poupées, infantiles, dont les habitants portaient les mêmes habits, les mêmes casquettes, se faisaient couper les cheveux de la même manière, conduisaient les mêmes voitures, mettaient au monde les mêmes enfants, accueillis avec les mêmes sourires, les mêmes expressions, les mêmes cadeaux, toujours dans la normativité imposée depuis si longtemps par les barbies et les robes de princesse,  par les terroristes du pastel et les comploteurs du rose, de tous les roses, rose clair, cru, fané, indien, bonbon, saumon, passé, du Bengale... Partout ces logements précuits, pire qu’une lèpre, dans toutes les vallées, au cœur même des forêts, sur les rives des rivières et des lacs, dans les cours des anciennes fermes, au milieu des villages, sur les plateaux déserts, au sommet des montagnes, sur les versants d’adret et d’ubac, partout, dans les neurones et leurs synapses, dans la lymphe et la chyle, au fond des regards et des espérances, buts et objectifs d’une vie, partout dans l’artifice  rêveur d’une enfance prolongée. Et toute une infrastructure routière pour faire communiquer tout ce fourbi, gravissant les pentes des collines, perçant des tunnels sous les cols, voies larges et rapides, nettes, droites, avec marquages précis, îlots directionnels en tous sens, nœuds de rocades comme des suivez-moi-jeune-homme d’asphalte et de bitume. De loin en loin, à tous les horizons, rassemblements de grues métalliques, bruits de bétonnière, de marteaux-piqueurs, de rouleaux-compresseurs, travaux de terrassement, arasement des talus et des haies, nivellement des reliefs, équipements de loisirs, édifications d’Hôtels transfinis, de gîtes, de relais, de pensions de famille, de crèches même, sans oublier les restaurations et les conservations nécessaires, villages classés et fleuris, auberges séculaires, mises en valeur des pierres levées, des pavillons de chasse,  culture musicale au château, ouverture de jardins privés, visite au manoir, à la gentilhommière, portes ouvertes en tous genres, ravalement des ruines, amélioration des services, organisation de festivals pour tous les âges, musicaux, de blues, de jazz, d’électro, de théâtres, de jongleries, d’humours, de vieilles voitures, de concours divers, du chien, du chat, de la pomme la plus sucrée, de la poire la plus oblongue, d’ateliers, de rock, de rap, de danse, d’accordéon, de poterie, de gravure, de tennis de table, des symposiums, des tournois d’introspection, d’extraversion, des stages de yoga morèvien, des créations de musées, de l’homme, de la femme, de la charrue, de la terre, des rivières et des forêts, de la bière, sans oublier la multiplication discrète de maisons de repos.
L’activité était donc grande et l’agitation plus encore, même s’il y avait  encore beaucoup à faire dans cette  contrée pour que les villages se rejoignissent enfin et qu’un  tourisme facile et sans écueil s’y développât sainement, en harmonie avec l’esprit du terroir et son économie rurale.

Si le changement s’était rendu visible depuis leur arrivée à Saint-Heu, les modifications du régime s’étaient déjà produites bien avant et il faudrait encore du temps avant que les modes nouveaux d’organisation et de fonctionnement se stabilisent en affermissant les nouveaux usages et les nouvelles pratiques, bref avant que les accoutumances deviennent des nécessités et qu’elles s’installent durablement dans les dispositions quotidiennes et les façons de vivre. Témoin impassible, Antoine considérait ces métamorphoses foncières  sans émotion et sans regret comme si la médiocrité ordinaire exerçait sur ses sens une force telle qu’elle les contaminait en affadissant leur acuité chromatique comme de la même façon, subjuguant son imagination, elle empêchait celle-ci d’exprimer les relations, les symétries et les réciprocités qu’inévitablement ces choses nouvelles entretenaient entre elles. Il en avait conscience mais n’arrivait pas à se sortir de cette gangue amorphe qui l’enveloppait en le minéralisant petit à petit. En un mot, il n’avait ni discours, ni force de décision.


1 commentaire:

  1. Les ateliers "didjéridoo", les massages aux bougies chaudes, le village de vacances, le premier super-marché, puis le market, le non-stop pakistanais, les trois puis quatre boutiques de fringues puis de godasses, les pompes à essences, les après-midis troisième âge, les visites guidées à la fromagerie artisanale (du chèvre), l'arrivée du premier turc, du premier marocain et sa famille, du premier congolais et ses familles... avec, pour pendant, bien sûr, les premiers gestes de délinquance, un vol! Mon dieu! Un vol. L'arrivée de deux policiers supplémentaires et d'un commissaire. Et la pose de trois feux tricolores, avec passages pour piétons.

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