mercredi 8 avril 2015

Ombre du monde (19)



Mais le problèmes de ces bizarreries climatiques – au Japon, des populations entières prétendirent avoir vu dans la noirceur de ces ciels d’orage des escadrilles entières de Zéros passer au-dessus de leur tête et en Chine, une tornade donna à voir un escadron de Samouraï charger l’horizon - le problème donc de ces étrangetés, ce n’était pas seulement la terreur qu’elles provoquaient indubitablement au sein d’une humanité prompte à lâcher toute rationalité quand celle-ci ne lui était plus d’aucune utilité, le problème, c’était que, malgré tout,  envers et contre tout, la machine à produire devait continuer sous peine de paralysie générale du corps entier. Pour prendre l’exemple du Pays Morève, il fallait absolument continuer à construire, à bâtir, à rénover. Il fallait vendre, acheter, transiger, passer des actes. Vivre enfin. Et se cultiver. Au Pays Morève, les forces vives n’eurent plus qu’un but : séminariser la population entière.
 XIX
Ca bouge !!

Il y avait maintenant près de deux ans qu’ils habitaient cette province éloignée et elle avait déjà bien changé, signe incontestable  de cet allant mordant qui rendait truculente et joviale cette nouvelle vitalité. Non, le pays Morève, et de manière territorialement plus général, tout le Templenoys, n’avait pas peur d’un avenir qu’il désirait forcer : il s’agissait maintenant de ne plus trainer en route ; c’est pourquoi il fallait contraindre  toutes les énergies et  toutes les forces d’une population, déjà célébrée, dans un passé pas si lointain, pour le courage constant et la ténacité admirables qu’elle avait affichés dans les combats anciens pour la puissance, la gloire et la réputation. Et assurément, les preuves les plus évidentes d’une nouvelle activité sautaient aux yeux de tous.
Antoine, dans ses pérégrinations mélancoliques, même absorbé, distrait par ses angoissants problèmes métadomestiques, ne  manquait de remarquer les changements croissants au cœur d’une biocœnose ouverte à toutes les diversités animales et humaines. Des prairies entières étaient vendues pour installer des parcs résidentiels tout confort, agrémentés de verts ronds-points et de casse-vitesses, dans des rues nettes et propres en bordure desquelles des maisons formellement identiques, jaunes ou grises, style fermettes ou dallas des années 80,  exhibaient des garages parfois plus grands que le corps de logis lui-même, dans une incroyable dépense d’ostentation et de vanité, des maisons dont les mesures - hauteurs à la corniche, profondeurs, longueur et largeur, dimension des chambranles de fenêtres, calibrage réglementé de la brique- étaient codifiées au millimètre près dans une géométrie de la grossièreté et de la laideur,  habitations de plus en plus nombreuses, se multipliant comme des bactéries,  de plus en plus grandes pour la plupart, toutes avec la même pelouse en façade, avec la même haie,  maisons de poupées, infantiles, dont les habitants portaient les mêmes habits, les mêmes casquettes, se faisaient couper les cheveux de la même manière, conduisaient les mêmes voitures, mettaient au monde les mêmes enfants, accueillis avec les mêmes sourires, les mêmes expressions, les mêmes cadeaux, toujours dans la normativité imposée depuis si longtemps par les barbies et les robes de princesse,  par les terroristes du pastel et les comploteurs du rose, de tous les roses, rose clair, cru, fané, indien, bonbon, saumon, passé, du Bengale... Partout ces logements précuits, pire qu’une lèpre, dans toutes les vallées, au cœur même des forêts, sur les rives des rivières et des lacs, dans les cours des anciennes fermes, au milieu des villages, sur les plateaux déserts, au sommet des montagnes, sur les versants d’adret et d’ubac, partout, dans les neurones et leurs synapses, dans la lymphe et la chyle, au fond des regards et des espérances, buts et objectifs d’une vie, partout dans l’artifice  rêveur d’une enfance prolongée. Et toute une infrastructure routière pour faire communiquer tout ce fourbi, gravissant les pentes des collines, perçant des tunnels sous les cols, voies larges et rapides, nettes, droites, avec marquages précis, îlots directionnels en tous sens, nœuds de rocades comme des suivez-moi-jeune-homme d’asphalte et de bitume. De loin en loin, à tous les horizons, rassemblements de grues métalliques, bruits de bétonnière, de marteaux-piqueurs, de rouleaux-compresseurs, travaux de terrassement, arasement des talus et des haies, nivellement des reliefs, équipements de loisirs, édifications d’Hôtels transfinis, de gîtes, de relais, de pensions de famille, de crèches même, sans oublier les restaurations et les conservations nécessaires, villages classés et fleuris, auberges séculaires, mises en valeur des pierres levées, des pavillons de chasse,  culture musicale au château, ouverture de jardins privés, visite au manoir, à la gentilhommière, portes ouvertes en tous genres, ravalement des ruines, amélioration des services, organisation de festivals pour tous les âges, musicaux, de blues, de jazz, d’électro, de théâtres, de jongleries, d’humours, de vieilles voitures, de concours divers, du chien, du chat, de la pomme la plus sucrée, de la poire la plus oblongue, d’ateliers, de rock, de rap, de danse, d’accordéon, de poterie, de gravure, de tennis de table, des symposiums, des tournois d’introspection, d’extraversion, des stages de yoga morèvien, des créations de musées, de l’homme, de la femme, de la charrue, de la terre, des rivières et des forêts, de la bière, sans oublier la multiplication discrète de maisons de repos.
L’activité était donc grande et l’agitation plus encore, même s’il y avait  encore beaucoup à faire dans cette  contrée pour que les villages se rejoignissent enfin et qu’un  tourisme facile et sans écueil s’y développât sainement, en harmonie avec l’esprit du terroir et son économie rurale.

Si le changement s’était rendu visible depuis leur arrivée à Saint-Heu, les modifications du régime s’étaient déjà produites bien avant et il faudrait encore du temps avant que les modes nouveaux d’organisation et de fonctionnement se stabilisent en affermissant les nouveaux usages et les nouvelles pratiques, bref avant que les accoutumances deviennent des nécessités et qu’elles s’installent durablement dans les dispositions quotidiennes et les façons de vivre. Témoin impassible, Antoine considérait ces métamorphoses foncières  sans émotion et sans regret comme si la médiocrité ordinaire exerçait sur ses sens une force telle qu’elle les contaminait en affadissant leur acuité chromatique comme de la même façon, subjuguant son imagination, elle empêchait celle-ci d’exprimer les relations, les symétries et les réciprocités qu’inévitablement ces choses nouvelles entretenaient entre elles. Il en avait conscience mais n’arrivait pas à se sortir de cette gangue amorphe qui l’enveloppait en le minéralisant petit à petit. En un mot, il n’avait ni discours, ni force de décision.


lundi 6 avril 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(5)





Les confins sont la couronne courbe de la terre. Ils sont l'encre d'où le monde a surgi, là et ici, hier et demain, précurseur de l'antérieur et le passé de demain s'infléchit dans l'onde des mémoires futures. 

Oiseaux aux ailes suspendues dans les écrins où s'épuisent les vigueurs, les confins sont les songes des siècles qui, au travers des pages vides de nos hivers, laissent en repos nos rives sans fleuves.

Ignorer les confins et vivre sans le langage des choses, mourir à la nuit aux rivages absents, et les voeux de ténèbres dans un lit sans quête où s'espère pourtant un présent de l'ailleurs.

Je suis le reflet des confins, sans épaisseur et sans surface, un enfant de ce qui fuit, toujours un enfant de pluie sèche, où la mère dort et ses tentacules vierges qui étranglent la source d'où je viens. 

Enfant des confins, comme une mer aux eaux pâles et anonymes qui appellent l'absence, j'ai vu- rien vu- ou bien  des éclairs et des fusions  de glace au milieu de l'amour qui se hait.

Enfant des confins aux graines mortes et aux moisissures lentes, le germe vide de ce qui ne peut naître, de ce qui s'engendre parmi les gouttes nocturnes des viols enfuis dans les matrices des mères.

Enfant des confins, emprunt de la vie, simulacre de ce que veut ce qui n'est pas, sorti des hanches comme un cloaque que cueille l'océan où meurent les fins.

J'ai dormi dans le creux de la tache et du rapt volubile, et les paroles d'amour, une geôle aux barreaux de tendresse.

D'entre les confins,  ce qui aime veut ce qui détruit.

samedi 4 avril 2015

Chemins d'abîme (1)









Les chemins d'abîme rampent dans la présence silencieuse  et sous les toits si peu les remarquent. Ils sont pourtant chemins d'asile lorsque l'ennui des roses a posé ses pétales sur les façades de demain. Flottant et sans voix, ils courent d'une terre à l'autre en se couvrant de neige et font leur nid sous la glace parmi les étoiles éteintes où couchent les déserts suspendus aux corolles de chair. Ils prennent leurs ailes aux crépuscules des fins et, se dissipant là où vit encore le temps, brûlent de la clarté des nuits les nerfs vibrant encore tout bas dans le bruissement des corps.








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vendredi 3 avril 2015

Les Confins :Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(4)






...Hors frontière, illimitrophes confins, seulement l'invocation répétée du divin, sans séparation ni bordure, au delà de l'extrême, ni Orient ni Occident, Confins à la lumière indivisible, invisible matrice du visible où tout naît...Confins nourriciers, Terre de Moïse, berceau d'Ur...Source de la Source vive où gisent les secrets et les voiles de ce qui siège devant nos yeux assoiffés...

Le chemin des ports est chemin de lune, passage du vide vers le plein, du plein vers le vide, du relatif vers l'absolu sous le ventre du ciel à l'amour d'airain...Amour d'airain, amour de craie...

Dormir du sommeil des plumes pour faire surgir le monde d'entre les lettres

L'aube attend et pose ses épaules impériales sur les basses mers où se reposent les vents d'ivresse. L'espoir est cette nuit où se mirent les feux sans fard et là seulement ondulent en vagues incessantes les champs d'ivoire blêmes que boivent les ivrognes lorsque les anges sortent de leur haleine.

Dormir dans le silence de la grâce et les rêves qui s'évadent de la matière

...Nous cherchons l'inborné et la surface. Sur la peau de l'infini, la chaleur et la femme, ces deux soeurs, cette nef du monde où se réunit ce qui divise  et  ce qui rend présent l'obstacle enfin rassemblé comme deux impuissances dans la même solitude...

Et de tes rives maîtresses que puis-je absorber sans blesser tes berges souples

mercredi 1 avril 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(3)

Les confins...toujours plaines grises d'où parle l'imperceptible et la rumeur...Plaines grises, plateaux dénudés, chemins d'abîme, portes des lointains, dérobades des mers...

Les confins pénètrent nos gorges irritées lorsqu'ils rendent l'âme aux lisières des marées...Petits pas de sable sur des routes de vent qui nouent des sandales de houle, chaussures ailées du ciel endormi dans le berceau des voeux, s'évanouissant dans les pourtours d'un souffle sanglant et abusé... Les confins, brûlures et sècheresses des mots...

Les confins, pupilles de l'infini, ouvrent les paupières des eaux , deux cils battent les frontières de l'immense... Déroulant le tapis écarlate de l'accueil...

Et les soirs offrant leur trône de houille, et les cimes et les racines aux seins des sources qui nourrissent leur jour du fléau de leur nuit... Ce qui se cèle et ce qui hurle dans ce qui se cache, au coeur des songes de granit d'où rien ne perce, et tous, et toi, à côté de moi, aux confins proches, qui ignore les secrets de ce qui s'arrête ou se meut...

Dans la nuit se terrent des vérités de sabre et la lame glacée des évidences y danse des chaconnes masquées...Ce qui fend la peau, c'est le miel posé sur l'écorchure... Le chagrin des anémones...



dimanche 29 mars 2015

Ombre du Monde (18)

Chez certains commentateurs dont on peut en grande partie accepter le récit (parce que celui-ci se fonde sur des faits vérifiables), on trouve néanmoins certaines remarques qui relèvent plus de la subjectivité éthique que de la froide contrainte  du constat objectif : selon eux, les populations et leurs dirigeants s’inquiétaient sans s’interroger car la vie immédiate requérait toutes leurs attentions. C’est ainsi que certains analystes se mirent à émettre des jugements et à  tirer des enseignements, ce qui leur auraient fait perdre beaucoup de crédibilité si ces remarques adjacentes n’avaient clairement été distinguées des procès-verbaux scientifiques.


                 
Grincement !

Quelques mois s’étaient écoulés, mais les récents événements qui avaient bouleversé la vie tranquille de la région continuaient à en exciter les intelligences, à susciter des commentaires détaillés, à réveiller les mémoires assoupies ; en effet,  si les plus médiocres phénomènes météorologiques peuvent donner prétexte aux déploiements les plus audacieux des compétences analytiques, l’obligatoire analyse  d’un tel désastre donnait par conséquent au mutisme et à la mélancolique morosité, si habituelle pourtant au pays, les couleurs sombres sinon d’une trahison, du moins d’une déloyauté sociale, d’une infidélité mortelle au sens commun : il était maintenant devenu déraisonnable de se taire et être hors sujet était pire encore. Les esprits étaient enfin occupés à se trouver une issue. C’est ainsi que les vicissitudes, les incidents de la fortune, l’horreur même, nourrissent en la distrayant une réflexion qui prend toutes les apparences de la raison alors même que l’incorruptible et essentiel silence du sens moral suinte toujours au sein de cette apparente vitalité  comme si tout cela n’était en fait  qu’une  passade sans conséquence, n’était que le puéril caprice, l’infantile libertinage d’une bêtise discrète et réservée trouvant soudain matière à expression.

Toutefois, l’épisode, il faut le reconnaître, avait toutes les raisons de faire forte impression car même si rien ne se formule mieux et avec tant de clarté que les explications scientifiques, rares sont ceux, cependant,  qui accueillent, sans état d’âme,  avec le détachement nécessaire, ce qui n’est en définitive qu’un simple événement climatique, un vulgaire fait divers électromagnétique, qui constatent  sans manifestations irrationnelles une  tempête, une  tourmente noire, ce cataclysme de pluies, de vents et de boues, de foudres et de tonnerres, même de la manière soudaine et dévastatrice dont il s’était abattu sur la commune de La Pairie sur Iv , capables, ainsi, de rendre compte objectivement de ces phénomènes qui, non content d’ accabler la terre, avait terrassé en sus un de ses plus respectables symboles, le Directeur Général, traumatisme municipal où d’autres virent les signes  de puissances obscures et naturellement néfastes. C’est pourquoi resurgirent un moment des cavernes où on les avait enfermés rebouteux, marabouts, sorciers, chiromanciens, astrologues, devins, mages, guérisseurs et sectaires de tout acabit.

Outre le fait qu’il fallut aussi ajouter à la liste des désastres physiques - glissements de terrains, inondations, forêts en grande partie détruites, routes coupées par des arbres déracinés, incendies, maisons effondrées, monuments historiques irrémédiablement atteints - les problèmes économiques et sociaux - écoles fermées, coupures d’électricité, trafic ferroviaires perturbés, ouvriers de la construction en chômage technique,  saison touristique compromise, arrêt des compétitions sportives, problèmes d’approvisionnement de toutes sortes, bétail noyé, récoltes compromises,  etc...-  on dut également  accepter le choc causé par la disparition d’un homme aimé parce que, toute sa vie, il avait lutté en vue du bien-être indéfini d’une population pour qui l’heure était maintenant venue manifester sa reconnaissance en lui offrant un deuil subrégional, illimité et bien mérité.

Saint Heu était une des rares communes à avoir échappé au désastre. Miraculeusement, l’orage s’était déporté vers l’ouest avant de jeter ses dernières forces sur un pont autoroutier qu’il avait coupé en deux. La petite agglomération avait peu souffert, seulement  quelques dégâts périphériques sans grande importance et qui chagrinait à peine. C’est ainsi qu’on avait quelquefois parlé de Saint Heu, mais seulement parce que la localité avait un moment servi de base arrière aux journalistes. 
Cependant, quelques jours seulement suffirent pour que l’événement passât au second plan des préoccupations médiatiques : en dépit de la gravité des dommages à La Pairie,  il n’y avait eu qu’un mort, ce qui, nuançant la tragédie,  la rétrogradait petit à petit au rang de simple fait divers dramatique. Les professionnels de l’information, impuissants dès lors à en accroître ou même à en conserver longtemps  la charge émotionnelle utile (la célèbre C.E.U.) ne purent soutenir longtemps l’élan de sympathie : l’empathie fut de courte durée, l’audience s’effilocha peu à peu et se dilua rapidement dans les autres épisodes d’une actualité pleine de suspense et de rebondissements. Le fléau devint une infélicité ; les désagréments, les déboires, les conséquences malheureuses d’une ténébreuse et sibylline fatalité et bientôt, très vite, les exaltations et les élans apitoyés se firent plus discrets pour finir par se taire définitivement.

Après quelques mois, la vie reprit son cours, les ratiocinations plaintives  des populations concernées se firent moins perçantes, moins mordantes si bien qu’elles ne tardèrent pas à disparaître progressivement dans un malaise silencieux.

Depuis quelques jours, un soleil printanier scintillait joyeusement de ses jeunes éclats dans un ciel clair et pur sans que cette  allégresse  du renouveau n’affectât outre mesure Antoine. Il continuait à s’ennuyer et à souffrir de cet engourdissement, de cette molle nonchalance qui rend les choses mauvaises et inhospitalières. Et si, comme partout dans le pays, les cruels événements de l’automne passé avaient masqué, pendant quelques semaines, son déficit psychique, l’entrée de l’hiver avait de la même manière engourdit cet enthousiasme nouveau pour les choses, en fait une simple saccade, un faux départ de l’âme rapidement figé par les premiers givres. Sans trop encore s’inquiéter de l’évolution de son époux, Chloé s’interrogeait  sur les raisons qui engendraient cette humeur pâle. En effet, atteint d’une dépression dynamique, il vivait à l’aveugle dans une forme   ralentie d’humanité, écho si typique d’un tempérament contraint de se concentrer seulement sur les fonctions vitales de la vie en société. Par le strict respect de ses obligations sociales et de ses responsabilités privées, il donnait ainsi le change de sorte qu’il déroutait l’éventuelle suspicion qui naissait quand on l’observait de trop près et dont alors on imputait erronément la raison à une trop grande réserve ou à un excès de fatigue En aucun cas, sa paralysie et la lourdeur de son assoupissement ne devait se trahir ; ainsi, qu’on arrivât à soupçonner sa tristesse eut été l’aveu honteux d’un échec qu’il lui fallait dissimuler.
C’était une de ses vies à laquelle on concède trop vite  la maturité heureuse parce qu’elle semble ne dépasser jamais cette distance distinguée, légère, posée au lieu qu’elle en forge parfaitement le simulacre. L’éducation avait permis à Antoine non seulement d’habilement reconnaître les codes mais encore de  représenter extérieurement la perfection de leurs modèles, et s’il était loin d’être le seul dans ce cas-là, chez lui, ce monde en trompe-l’œil ne servait qu’à couvrir, qu’à celer  alors que chez d’autres, il ne servait qu’à montrer qu’à manifester une force vitale anémiée par le seul fait d’être représentée. C’est pourquoi, même si chez l’un comme chez les autres, rien ne filait, ne coulait, ne fuyait de ce carroyage cérébral, on ne pouvait  trouver quoique ce fut de commun entre ces sortes d’esprit.

Souvent, il observait sa femme, son enfant. Combien avait-elle changé, Chloé, au contact de son petit ! Et que d’efforts pour rien, lui, avait fait ! Non pas qu’elle se fut enclose, comme cela arrive parfois, dans l’univers enfantin, évitant ainsi de se soumettre à ce qui doit être soumis, dédaignant de  fixer une progéniture hypnotique, comme le centre d’où tout vient et d’où tout repart, et, partant, d’empêcher en fait toute forme d’évolution, non, ce dont Antoine faisait le douloureux constat, c’était à quel point  Chloé s’était humanisée par les soins, les prévenances et les attentions multiples qu’elle prodiguait, justement parce que, si son enfant signifiait évidemment et principalement beaucoup pour elle, il n’était pas l’unique foyer de son attention. Ce qui l’étonnait le plus, c’était cette organisation d’un temps qu’elle avait l’art d’ordonner comme s’il s’agissait d’une matière tendre, souple, maniable, manipulable et qui lui rendait souvent du loisir et de la liberté. C’était cette manière de combinaison rigoureuse qui donnait à cette femme plus de pouvoir sur le temps que le temps sur elle alors que, lui, avait de plus en plus l’impression de déambuler, en se frottant le menton, et toujours à retardement,  autour d’une vie achronique qu’il acceptait sans arriver toutefois à lui refuser le statut de fait accompli. 

C’est avec peine qu’il arrivait à accueillir l’étrangeté qui le saisissait depuis que cet – son – enfant était né et, si les tâches, au début, avaient été scrupuleusement partagées, depuis quelques temps, en fait depuis presque toujours - ce qu’il ignorait lui-même - il baissait progressivement les bras, ou plutôt  faisait en sorte qu’ils supportassent moins que sa femme les embarras qu’une jeune enfance ne manquait pas d’amener. Porté sur le sens du sacrifice, Antoine, ne voyant que don et générosité là où il n’y avait, pour Chloé qu’actes naturels, il était normal qu’il goutât de cette souffrante jouissance de l’égo qui fait ordinairement  de la faiblesse une amère compagne. De fait, il n’était pas loin, parfois, de trouver cela injuste. Chloé voyait bien tout cela, ils en avaient souvent parlé ; cependant, bien loin que ces âpres négociations comblassent le petit creux qui se formaient entre eux, au contraire, elles en accentuaient le dessin puisque chacun de ces démêlés n’aboutissaient qu’aux mêmes conclusions, qu’aux mêmes impasses, et si ces dernières n’étaient pas suffisantes pour mettre le couple en péril, il n’en restait pas moins vrai que ce continuel frottement menaçait d’usure ou d’incendie les charpentes sur lesquelles leur existence à deux s’appuyaient.

Antoine s’ennuyait donc. Il avait envie d’une autre vie, ou plutôt d’une manière plus compromettante, d’une autre vie dans sa vie. La répétition des choses, le ressac des habitudes, le retour de la lune et des saisons, l’obligatoire structuration de l’éducation l’engageait, lui semblait-il, sur une de ces définitives voies sans secours qui se traçaient un chemin cahotant à travers un paysage de plus en plus pauvres, brousses, savanes, maquis épineux et déserts. Il se mettait à parler tout seul de tout ce temps perdu qu’il lui faudrait absolument retrouver, et qu’il perdait encore et encore à rabâcher  combien il se fourvoyait. Sans cependant qu’il y crût vraiment ou qu’il osât s’en convaincre sérieusement, c'est-à-dire jusque dans ses ultimes prolongements. C’est pourquoi les querelles, comme toutes les disputes, n’aboutissaient jamais à un quelconque règlement de la question puisque le seul profit que les protagonistes en retiraient résidait en un allègement de toute la tension nerveuse capitalisée. On se jetait alors à la tête des questions exclamatives qui ne demandaient aucune réponse et qui les laissaient, au bout d’un certain temps, épuisé et sans énergie. Ils recommençaient alors doucement à se réconcilier : estropiés et ulcérés tout deux,  ils se redressaient et reprenaient leurs habitudes comme si rien ne s’était passé.

La suite des jours continuait de dérouler le chapelet de ses  mille petits agacements, de ses niaises et secrètes irritations, de ses  médiocres et insignifiantes contrariétés qui, accumulées, induisaient un nouveau cycle de discordes. Alors, de plus en plus souvent, Antoine traînait à l’école, après ses cours, parlant à tel ou tel collègue, de tout et de rien, simplement pour gagner du temps, en en  perdant plutôt sur les tâches ménagères dont il avait encore à se charger au domicile conjugal. Il se demandait parfois où se trouvait son véritable labeur : au lycée, dans ses difficiles classes ou chez lui.

Toutefois, dans ces moments de vacance que lui offraient les activités fourmilières de Chloé et qu’il ne reconnaissait qu’à voix basse,  il sautait dans sa voiture et s’en allait, au hasard, dans une campagne qu’il connaissait bien mal.

mercredi 25 mars 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(2)


Paroles des confins,  bruissement du voilé et du retiré...Aux confins, le Midi sans ombres, l'imperceptible fraicheur lumineuse qui manque toujours aux soifs qui veulent....Paroles étrangères, les brumes grises des horizons, brise, brise inconnue qui sonne dans l'ouï et le dire qui s'incline devant ce qui se tait et agite les langues...

Les confins comme une étreinte marine, comme une articulation du silence, comme ce qui germe dans les mains brûlantes de ce qui passant laisse ce qui est passé...Et en soi toujours la trace des lointains, la source immobile des paysages absents et des visions poreuses...

Je veux ce que respirent les confins, le souffle des algues sur des colonnes de sel, le rire des îles qui veillent dans nos regards sur ce qui crie en eux et ce qui se mire dans le murmure de leurs eaux...Ô confins des nuits...Et la plume qui  danse comme une méduse nocturne dans l'invisible noirceur de nos fables...

Je veux ce qui s'éveille dans ce qui dort, une terre d'ailleurs, un ciel étranger...et m'étendre doux au seuil de la parole, auprès de la demeure aimée du verbe qui enfièvre les choses...Suivre la route des ports où se consolent les mâts de misère et les voiles séparées du vent...et à quai le sommeil des confins dans le ventre des femmes et l'appel du dehors comme un écho des chairs secrètes...

Et l'anneau qui exhorte, l'anneau qui flotte sur les pierres, l'anneau qui nomme nos songes, l'anneau dont la grandeur se passe de racines, l'anneau des confins, en nous et hors de nous, l'anneau offert aux reflets de ce qui rompt les miroirs...Les lèvres du monde se sont refermées sur les hanches des mers...




samedi 21 mars 2015

Les Confins : Aux digues des lointains se recouvrent les nuits...(1)


Qu'on dise

Qu'on dise les confins, les étirements lointains qui frissonnent sur la bordure des temps ! Qu'on les dise avec des voix de pierre, ces confins au-delà de la terre et qu'on pose la ruine des roses comme une boucle de feu au-dessus des naissances ! Qu'on les dise, les extrêmes de la Terre et les frontières de la mer et qu'ils mêlent leur puissance jusqu'à la source âcre de ma geôle fleurie et que les Portes enfin s'ouvrent pour voir ce qui croît sous les paupières ! Qu'on proclame depuis les tertres les plus anciens les Droits des confins et des bornes inbornées, des territoires innommés où les Sioux dorment encore près de leurs pères !

Qu'on dise.

Les confins sont les chants de la nuit où s'agitent les jours. Les années et les mois sont des fantômes aux humeurs étranges où s'égare ce qui y persévère. Nos yeux, et nos bouches aux amertumes incrédules, et nos fronts de vérité, ont-ils donc besoin de marbre pour graver les veines de nos chairs et le sang doit-il mourir pour s'écouler ? Les hôtes des confins bénissent la lenteur des horizons; monarques vivants dans la couronne souveraine, leur naissance est l'écume qui jaillit de la vague émeraude des soirs et étend sur la soie lumineuse des confins l'ombre laineuse de la vie.

Qu'on dise.

Que je dise les confins et les lointains et trouver des mots proches mais aux larmes inconnues et que se répande un fleuve où se noie les distances. Que je dise la gerbe frissonnante comme une barque pavoisée toujours à quai au milieu des eaux. Que je dise ces chasseurs de lointains, ces poseurs de nasses abstraites et le ciel captif au fond des eaux. Que je dise les métaphores qui germent sous les arbres ou sommeillent dans les prairies et les confins qui y flânent. Que je dise les averses de spectres et les écailles de nuages
qui s'échouent sur les rivages invisibles où poussent les fougères et l'indicible.









jeudi 19 mars 2015

Chemins de la ville basse (17)

Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


J'ai connu des enfants aux embruns sombres et aux bras d'argent
prendre dans leur valise bien ordonnée les contes illustrés de la   dinde froide (à droite l'héro, à gauche les amphèt, au centre les petites pompes aux esprits blancs) puis musarder sur la crête des jours en jouant le jeu nocturne des petits rochers rogues et des cristaux christiques, ces vaisseaux veinés voguant sur les ruisseaux ruinés de sangs trop tôt séchés



Puis tous ceux qui se lavaient les narines au British Petroleum au  moment où, sur les trottoirs, les âmes, obscures et troglodytes, rampaient en courant sur les aiguilles du turbin lors de sombres et mesquins matins sans joie, toxicomanes de l'ombre et de l'anonyme  ânonnant dans les rues la Gloire du grand Dieu infidèle, le Tueur silencieux et aveugle, le Travail aux fleurs discrètes de sueurs disciplinées suédant à chaque pas leurs succédanées sagesses suburbaines où bavent depuis des siècles leurs chiens et leurs familles


Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


Et ceux-là, sur des chars charnus ennuagés sous le bitume urbain, mimant leur froide et sérieuse existence dans leur grand jeu du  macadam incrusté de poulpes mécaniques, dans ce grand meccano goudronné des villes, vomissant leurs arc-en-ciel de lys et de rêves plastoc aux apathiques asphaltes, aux mornes miroirs de brumes chlorhydriques qui agrippent les figures de leurs pinces d'or et arrachent de leurs visages des lunes sans regards qui dandinent leurs formes vides sur les avenues bordées de fenêtres éteintes et de portes closes



Et ceux-là encore et toujours, vers nus et solitaires, qui cachent leur souffle sous les trottoirs,  vautrés dans la misère et la crasse, devant les Grands Portiques des Drug-stores où passent les sourds et les aveugles, les mains ouvertes à l'offrande pharisienne,  ceux-là, étrangers dans l'étrange, muets dans le silence, invisibles dans la nuit, l'âme sourde dans la crasse sacrée, ceux-là qui décollent sans bouger dans l'infini aux yeux aliénés, loin de cet asile où les fous aux yeux fixes se coiffent de matraques électriques, ces autres-là, sains, nets et propres, sans l'abri des mots et la satisfaction du point qui courent , ceux-là, ces autres-là, qui galopent  dans un sens puis dans un autre puis un autre puis un autre puis un autre jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué jamais fatigué



Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


Et ceux-là, je parle d'encore des autres, des autres encore des autres aux salaires tristes écrits sur papier jaune qui couvre les murs épineux de leur demeure psychique et qui recouvre d'Ors sa  vacuité spirituelle et vénéneuse gardienne de l'espoir du rien, qui vivent dans la brume vague de leurs pensées évaporées, sans chaleur  en fait et l'Eternité qu'ils oublient dans leur suaire, leur suaire qu'ils portent comme leur tenue de travail et les morts qui continuent à ne pas faire signe, à se taire, sans un geste, dans cette absence qui tentent les vivants qui savent trop la joie qui fait mal qui aussi brûle et suffoque de sa propre combustion



Et ceux-là encore derrière les portes closes le long des avenues où  planent mollement des tramways sans destination peuplés des fantômes des jours et de la nuit où les sensations sont gelées dans ces grands frigos urbains avec nos âmes-néons qui surgissent de la moutarde et du ketchup, les jours de grandes nuits où s'en vont au loin les cormorans vers la musique des ombres et des aubes et les vagues qui les emportent s'enroulent en elles-mêmes au plus proche lointain



Il y a toujours des cygnes aux âmes glacées qui habitent l'hiver
Et des hulottes masquées qui dorment sous la neige


Et ceux-là, hommes, femmes, tous, fouines clandestines sous les égouts, râles dans le silence de la terre, râles enflammés qui veulent voir le temps, voir le temps et dormir dans  tout l'espace par dessus l'espace, dans tout le ciel par dessus le ciel, le ciel vers où montent les échelles métalliques de la Station Jacob, celle du Métro aérien pour admirer, admirer enfin Dieu par delà Dieu et le mettre à bas, à bas dans les fosses métropolitaines, pour le coucher sur la terre et lui faire l'amour, à Dieu, dans sa chair où tout vit, meurt et renait

Et dans ce Dieu d'Asepsie et de véronal, dans ce Dieu de guirlandes, de crissements et de klaxons, de stades et de barbituriques ils- eux, nous, ceux-là, ceux-ci, les autres - chantent les psaumes lointains et les cantates interdites où toujours des cygnes aux âmes glacées habitent l'hiver et où des hulottes masquées dorment sous la neige.










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Rumeurs des Jours et de la Nuit (64)


Des flèches blanches glissent
Gonflées de l’halenée salée
Des crêtes se retournent et s’enroulent
Sous les orbes bleus
Dévorée par le feu

Goutte à goutte
Ta peau s’écoule
Se retourne et s’enroule
Comme l’haleine brûlante
Sous les crêtes blanches.

*

Les saisons ont leur humeur
Blanches ou  écarlates
Elles ignorent ce qu’elles sont :
Dans l’été grossit la jeunesse de l’automne
Et un printemps soudain se masque d’hiver

Leurs promesses sont les vapeurs
Que tu aspires
Comme la cocaïne du pauvre
Au bout d’un comptoir nu
Dans des journées sans heures

Ignores-tu donc ?
Deux mots adressés
A la présence inconnue
Qui t’assiège de tout côté
Et te voilà sauvé.