jeudi 21 mai 2015

Ombre du monde (24)




A bien des égards, il est toujours aisé de se construire une ferme opinion quand le fait est passé et que suffisamment de temps s’est écoulé depuis pour autoriser une pensée vierge de tout ressentiment. Ainsi est-il toujours facile de dire ce qu’il eut fallu faire une fois l’événement passé. Le cas présent, si l’on en croit les Annales, est cependant très  particulier et sort de l’ordinaire : si l’événement dont il est question s’est bel et bien déjà déroulé, il reste d’une certaine manière toujours encore à venir. Ce qui semble poser les mêmes problèmes pour une science rivée à l’espace et au présent. C’est pourquoi les scientifiques ne comprenaient rien à ce qui se passait, à ce qui se passe, à ce qui se passera. On se contentait de constater,  d’entériner et d’enregistrer. Il faut donc reconnaître un certain nombre d’excuses aux intellectuels qui n’ont pu prévoir le cataclysme ; en effet, même si les bizarreries et autres étrangetés ont précédé son accomplissement, ces signes étaient eux-mêmes inintelligibles à la conscience claire.

Pour éclairer, si c’est encore nécessaire, ce qui vient d’être dit, prenons et lisons ensemble l’Annales 45YT /OO/OOO3/1. Il y est stipulé ceci : il a été constaté, en divers endroit du territoire, des effondrements de terrain, des glissements subits, entraînant des dégradations aux habitations qui perdent ainsi toute stabilité, voire même des destructions complètes. A Barbière / Sur / Vyle, une maison d’habitation, nouvellement construite, s’est effondrée sur ses occupants, ne laissant aucun rescapé. Il a été en outre constaté que les fêlures ou les dégradations commencent systématiquement par les doubles-garages attenant au corps du logis. Il a été fait appel à des sismologues réputés.

Une chose étrange !!

Alors, comme Tuz  lui avait âprement conseillé, il rentra chez lui et se mit à travailler d’arrache-pied.

Les jours qui suivirent,  il s’acharna sans trêve sur cette matière subtile, dans ce  milieu mobile et volatile,  que seule l’évocation poétique pouvait  répandre comme une aumône ou une bonté faite à soi-même sans que  cela suffisât néanmoins à  calmer l’irritation croissante qu’un manque flagrant de patience devant la tâche excitait, alors même que, de plus en plus fréquemment, la fourberie ou la sagesse des mots construisait autour de lui les digues les plus insurmontables,  comme s’il s’agissait pour ceux-ci de le mettre en garde  contre des  puissances, nocives et dangereuses peut-être du fait qu’elles ne pouvaient être éveillées, mise en branle seulement par une force supérieure apte à les commander. La force grandit en se nourrissant de ce qu’elle produit  et, de la même façon, la faiblesse croît en s’entortillant dans ses œuvres. Alors ce qui doit fortifier affaiblit, ce qui doit libérer aliène rendant la contrariété permanente. On ne joue pas impunément avec les mots : ils portent le feu du poison dans le corps de celui qui les a suscités comme les fruits amers d’une exigence sans fermeté.

L’obstruction était totale. Les feuilles qu’ils noircissaient rendaient la nuit d’Antoine plus sourde, plus profonde, plus opaque encore que la nuit stellaire. 

Et pourtant, il continuait, délaissant de plus en plus ses obligations professionnelles.

Il avait envoyé quelques textes à des revues poétiques et n’avait reçu aucune réponse, pas même un accusé de réception ; s’il avait bien lu, accompagné de Chloé, quelques textes chez Tuz, devant un public clairsemé, dont il avait appréhendé les réactions et espéré des louanges, et en dépit du fait que Tuz, lui-même, continuait à trouver dans son travail les germes d’une réussite future, (« n’est-ce pas madame ? »), il ne rêvait plus que d’édition, de mise à jour, de visibilité, de publicité, l’esprit haletant, l’âme rouge d’un désir inconsommable inscrit dans un manque attisé par lui-même,  manque sur manque dans la galaxie des appétits et des défauts humains. Il avait alors beaucoup de mal à lutter contre l’incroyable sensation d’absolue nullité qui le prenait une fois de plus et, sans rien voir d’autre que le fruit délétère de son imagination, sans voir sa femme, son enfant, son métier, ses élèves, et même, pourquoi pas, la voisine qui nourrissait parfois son chat, il sombrait dans des micro-dépressions qui commençaient toujours par une espèce de rémission liée au calme éphémère qu’un renoncement factice lui procurait.

C’est au cours d’une de ces variations nerveuses qu’il s’aperçut d'une chose étrange.

Une petite lucarne trouait le toit de sa mansarde et, de l’extérieur, la branche d’un noyer coupait son plan d’une diagonale presque parfaite formant ainsi deux triangles rectangles quasiment égaux. Il se fait qu’un jour, lorsqu’une fois de plus excédé par l’épuisante vanité de ses efforts, les pensées obscurcies et embarrassées, il s’en approcha, et s’aperçut d’un léger déplacement, d’un insoupçonnable glissement, d’un presqu’indécelable dérangement dans l’ordre des choses : il n’y avait plus qu’un seul triangle rectangle, plus petit maintenant, et la branche ne formait plus cette diagonale qui traçait l’hypoténuse commune aux deux triangles. C’était comme si elle était descendue ou que la maison s’était doucement soulevée. Cette observation ne retint tout d’abord pas son attention, il avait constaté la modification, l’avait enregistrée simplement comme on consigne un changement de domicile dans les registres de la population. Ce n’est qu’une fois retourner à sa table qu’il l’observa à nouveau. Il s’était passé quelque chose, cette diagonale, il la connaissait bien, il l’avait souvent examinée dans les moments vides, dans les instants de doute où les mots prenaient la consistance et la dureté du minéral. Et maintenant, elle n’était plus là. 

Soudainement convaincu de l’existence d’une raison impérieuse à l’origine de ce phénomène, il sortit de chez lui et considéra le noyer. Il n’y avait pas de doute, cet arbre devenait dangereux, il avait bougé. En fait, il devait être moins haut de quelques centimètres. Il se déplaça, le contemplant de loin, de plus près. Il remonta dans sa pièce pour constater qu’il n’avait en rien rêver. Le déplacement, mince et insignifiant, était bien là, de sorte que cet arbre ou cette maison n’avaient plus les rapports spatiaux habituels, comme si ces « choses » avaient changé de résidence, comme si elles  refusaient petit à petit l’assignation que le temps et l’espace leur avaient imposée. Il fallait bien qu’il admît que l’arbre s’était enfoncé car seul cet affaissement acceptait des explications rationnelles : des galeries souterraines avaient peut-être miné sa base ou encore quelqu’effondrements géologiques sapaient ses fondations ou encore de nouvelles formations matérielles, issues des profondeurs terrestres, des pressions, des dissolutions, des érosions plusieurs fois millénaires, remaniées, transformées sans cesse, secrètement, désagrégeaient les stratifications de surface, métamorphoses continues, engendrées par la vie même de la planète, c'est-à-dire par son inlassable tic du changement.

Antoine était absorbé par la Terre et en contemplait les couches profondes, les cartes flottantes, les gîtes sédimentaires, toute une mouvance pétrologique, anonyme, dénuée de mots et de pensées. Et sa maison, sa maison, avec dedans sa femme, son enfant, et pas seulement ça, tous les espoirs, pas seulement les siens, mais aussi celui de sa femme et peut-être aussi de son enfant, les projets, les rêves, ce qui avait été construit, détruit, transformé, tout ce qui faisait sa vie actuelle, tout cela reposait, en dernier recours, sur toute une géophysique fossile, sur une sismologie minérale qui n’avait d’autres fondements que son infinie errance.

Il prit sa voiture et, ne se sentant pas des mieux, roula au hasard, en aveugle, dans la campagne environnante, comme s’il pouvait se trouver un but au bout de quelques kilomètres, illusions qu’il feignait d’ignorer, lorsqu’arrivé à un carrefour, il prenait, avec  résolution, à droite plutôt qu’à gauche. Bref, il roulait dans une espèce de tunnel à ciel ouvert, tantôt accélérant tantôt ralentissant sans raison. C’est pourquoi les quelques déviations qui croisèrent sa route ne le gênaient pas. En effet, sous l’effet de pluies abondantes et répétées, certaines routes s’étaient affaissées, il l’avait entendu à la radio. La région du Chantedoux était décidément l’objet de  précipitations dont la violence et l’importance étaient systématiquement sous-estimées, ce qui, par ailleurs, ne laissait pas d’inquiéter des experts tenus à un mutisme déontologique : la météorologie se devait d’annoncer des prévisions de bonne aloi et il eût été contraire aux dispositions pédagogiques de l’hydrométrie moderne d’inquiéter une population lassée qui ne demandait qu’à croire au désastre. 

Il n’empêche que les intempéries à répétition entraînaient de sérieux risques de glissement de terrains et il n’y avait pas une rivière, un ruisseau, un ru même qui ne fut prêt à déborder, inondations cependant toujours contenue. Etrangement, c’est comme si les éléments naturels jouaient sur les limites en entravant eux-mêmes leurs puissances de façon à seulement rendre menaçantes les conséquences ultimes de leurs dérèglements. 

Il pleuvait juste ce qu’il fallait pour susciter la peur.

Il prit alors une voie qui s’arrêta soudain en plein champ. Il avait cessé de pleuvoir. Etonné de cette impasse, il sortit et s’approcha. Il était étrange qu’on n’achevât pas une voie de circulation, là, en pleine nature, une voie qui, par conséquent, ne menait nulle part. Alors, il l’observa de plus près, s’accroupit et considéra l’endroit où le bitume s’arrêtait ; contrairement à ce qu’il avait d’abord cru, les travaux n’avaient pas été sottement interrompus, car le macadam continuait mais, recouvert par la boue et la fange,  il plongeait doucement sous la terre des champs. Antoine regarda tout autour de lui : un ciel lourd, pesant, une terre brune, sale, délaissée, dans un territoire abandonné, battu par un vent du nord-ouest, zone séparée, isolée dans une retraite sans secours, et personne aux alentours, personne hormis ce petit point, au loin, qui, d’instant en instant, s’approchait d’Antoine.

Le fermier le salua d’un geste,  descendit de son tracteur sans plus  faire attention à lui et se mit à s’occuper du moteur de son engin qui ronronnait toujours. Antoine examina avec beaucoup d’attention le soin qu’il prenait  et se mit à s’imaginer les pistons dans les cylindres qui toujours tombaient justes, la pression et l’explosion des gaz, la transformation de l’énergie chimique en énergie mécanique, avec - tchac-tchac-tchac -  la précision et la répétition du même mouvement et toute cette même énergie du mélange combustible, perdue à 75%, devenue chaleur inutile, perdue dans l’échappement et- tchac-tchac-tchac-  le piston dans le cylindre, et l’effort du vilebrequin transformateur de mouvement, de mouvements rectilignes en mouvements de rotation les  rendant efficace et – tchac-tchac-tchac-  les pistons compresseurs dans les cylindres, et la causalité parfaite, une chose entraînant une autre, dans une chaîne logique, en une série finie et simple, sans turbulence, sans secousse, avec la panne toujours explicable, toujours décelable, un dispositif de bielles et de manivelles, et –tchac-tchac-tchac-  l’explosion, l’explosion, l’explosion...

-         Eh monsieur, monsieur, monsieur ...

C’était le fermier qui s’enquérait d’Antoine, englouti dans une réflexion rêveuse et mécanique, dans le domaine fini d’une machine ronde où les choses s’organisaient, chacune d’elles située par nature sur le plan de leur efficience maximale, dans leurs lieux propres et ne dérogeant pas à leurs fonctions, sans déchets, aux angles mesurables et où l’absurdité, traquée, trouvait sa raison, son explication, et qui, de cette façon, libérait l’imagination de sa désinvolture. Il aurait tant aimé trouver cette cause en lui, découvrir avant de faire, le principe qui, précisément, le poussait à faire, et à faire ceci plutôt que cela, le motif de toutes ses actions et de toutes ses résignations, le système des systèmes qui justifiait le moindre de ses actes, la plus infime ardeur qu’il ressentait, la structure des structures d’où on aurait pu déduire le  mot même le plus médiocre qu’il couchait sur une feuille. Il cherchait une déduction absolue, mais comme il était inutile d’en parler au fermier, il lui fit signe et remonta dans sa voiture sans lui avoir parlé de rien, ni du ciel, ni de la terre, ni de ce moteur fascinant, ni même de cette route qui se fichait lentement dans le corps limoneux du Pays Morève.

Sur le chemin qui le ramenait chez lui, il eut l’impression que les horizons étaient plus bas, oui, un pays plus plat, les hauteurs plus accommodantes avec les plaines qu’elles cernaient, moins abruptes, plus larges, plus doucement amples. Mais il en avait assez de cette journée, il en avait assez vu et la fatigue le submergeait.

Il tarda. De nombreux panneaux interdisaient l’accès aux routes qu’il prenait habituellement. Il dut faire de nombreux détours. A certains carrefours, des militaires guidaient les automobilistes étonnés en les rassurant : de grandes manœuvres auraient bientôt lieu et il fallait établir un périmètre de sécurité. Arrivé non loin de St Heu, il vit, aux Lotissement de l’Améthyste, un attroupement agité , deux ambulances, de nombreux policiers, des pompiers, des hommes effondrés et des femmes en pleurs : une de ces    maisons nouvelles affaissée , les murs plantés  dans le sol, plus profondément à gauche qu’à droite, et plus à l’avant qu’à l’arrière, penchée donc, les tuiles glissant rapidement de la pente exagérée d’un toit désormais fortement incliné vers le sol, une cheminée écroulée sur un parterre de Mégalosenpli Asfoldis, certains en bouton, d’autres en fleurs,  les vitres brisées, des murs éclatés, le garage aplati au sol, recouvrant de ses décombres gris et la grosse voiture noire qui s’y trouvait et la pergola fleurie près d’une barbecue en brique, des casseroles, de la vaisselle explosée un peu partout, une marmite à pression sifflant encore sa vapeur d’eau.
Et dans le jardin, au fond, un peu éloigné, des cris de douleur et les gestes frénétiques d'un homme et d'une femme, retenus, empêchés par d'autres de s'approcher trop près d'un landau couvert de sang.                                              
Antoine continua sa route, sans ralentir. Le soleil se couchait. Il fallait rentrer maintenant.

3 commentaires:

  1. Un effondrement général qui arrive par des signes "inintelligibles à la conscience claire". Antoine, entre l'impuissance à la table d'écriture et l'observation de la lucarne, est entré dans le cauchemar, un cauchemar à prolongations... Est-il besoin d'explosions (ou de l'éruption d'un volcan) pour que les choses reprennent provisoirement leur sens? On doute...

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    1. Antoine est incapable d'écrire. Le monde part à vau l'eau. Y aurait-il un rapport ? Ce qui est a-t-il besoin d'un sens pour être ? Et si oui la question alors est de savoir ce qui donne sens à l'être. Merci X.

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    2. Peut-être arrive-t-on à avoir du sens quand on sait se dire: "je suis ici". Quand ce "ici" n'est pas un adverbe de lieu. Quand "ici", c'est moi-même. Quand "ici" a besoin de moi pour vivre et quand j'ai besoin de "ici" pour vivre moi aussi.

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