mardi 21 octobre 2014

Poèmes du Minuscule et de l'Insignifiant (44)

Les visages se sont mêlés puis envolés et les figures sont restées seules, fuyantes et anéanties, les formes précaires et changeantes. Une terre vague, transparente et sans épaisseur, les bordent comme un lac aérien aux eaux diaphanes et à la surface infinie qui offrirait à nos yeux sans paupières l’écrin caché de l’indicible vide du souvenir.

Des miroirs brisés, couchés dans la neutralité indolore de ce coma figé, reflètent seulement des miroirs brisés aux reflets de miroirs brisés et, de ces bris de mirages irisés de détresse, je dresse, continûment et sans le savoir, l’inventaire amorphe de ce qui n’a peut-être jamais exister. Peut-on être sûr de notre naissance même quand tout, toujours, s’évanouit dans les nuages d’instants sans descendance.

Ma mémoire n’a plus de doigts, plus de mains et semble faite pour l’oubli même de l’oubli. J’appelle, et rien au fond de moi, ne répond à cet appel qu’un autre appel qui me cerne et m’enferme comme un écho persistant dans une casemate de marbre. Je vois pourtant dans ma distance intérieure d’abord l’image du passé et ensuite le passé de cette image.

Derrière ces figures mortes, j’ai traversé des prairies grises engourdies dans la promesse d’un été impossible.

Derrière ces figures mortes,  j’ai vu des épis de lumière fugace s’ouvrir sur des chairs d’ombre et d’argile.

Derrière ces figures mortes,  j’ai senti un dard assoiffé de peine frapper comme une rage d’acier  l’oubli du temps.


La mémoire est un arrêt vide dans une matière assiégée par les grandes métropoles des souvenirs.


2 commentaires:

  1. " Vivre, c' est s' obstiner à achever un souvenir " disait Char
    Survivre serait se tuer à l' oublier ? :)

    Beau texte, Cléanthe. Très fort..

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  2. Oui, très beau texte. Je pense à ce long processus de l'oubli analysé dans Albertine disparue, oubli déjà en marche sans qu'on le sache par le fait même d'y avoir pensé.

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